La vierge et le dragon. Deuxième partie : la Vierge.

 

La Vierge est pureté. Pour donner naissance à un demi-Dieu, elle ne peut avoir de relations sexuelles préalables. « Tels sont ceux qui aux femmes ne se sont pas mêlés : oui, ils sont vierges. (…) En leur bouche, il ne se trouve pas de mensonge : ils sont sans reproche. » (1) La Vierge est innocence. Sans sexualité, sans fornication, pas de reproches à recevoir, pas de jugement, pas de culpabilité. Eve a mangé de la pomme, tentée par le Serpent. On dit que la pomme représente la connaissance, également. Pénis ou connaissance, il y a pénétration – peu importe sa forme. La Vierge est ignorance.

 

Marie-Madeleine n’était pas vierge. Elle s’offrait aux hommes. Elle s’ouvrait à la connaissance. « Jusqu'à ce qu'elle rencontre Jésus, Madeleine 'aimait sans savoir qui' (...). Poussée par une force, une clarté immenses, elle allait, lascive ou conquérante, de l'un à l'autre, espérant reconnaître le visage attendu. Tous étaient des passants, des clients diront les méchantes langues, mais ses déceptions successives avaient pour effet d'aggraver sa soif au lieu de la faire renoncer à une quête insensée. Peu importait que les habitants du bourg lui fissent réputation de fille perdue, elle savait qu'elle avait rendez-vous et qu'un jour elle rencontrerait celui vers qui la portait cette houle d'aimer. » (2)

 

D'après les auteurs, Marie-Madeleine est tour à tour une prostituée sauvée par le Christ, une étudiante assidue des écritures et de l’enseignement du Christ, voire sa compagne avec qui il eut des relations sexuelles… pour ne citer que ces versions-là. Il faut savoir qu’en ces temps-là, une femme qui cherchait la connaissance au même titre que les hommes était une pécheresse.

 

Une femme qui n’est pas vierge dérange fortement : « Simon-Pierre regarda André et se leva : ‘Accepterons-nous comme possible qu’une femme ait reçu de semblables paroles de la bouche du Maître ? Qu’Il lui confiât des secrets auxquels nous n’avons pas eu accès ? Devrons-nous changer de regard et de chemin en acceptant d’ouvrir nos oreilles à une telle femme ? Je vous le demande, est-ce elle qu’Il a choisie de préférence à nous ?’ » (3) André, lui, s’adressa directement à la femme plutôt que de parler à son sujet, et elle lui répondit : « C’est des femmes que viennent les naissances. Pour quelle raison la Naissance ne viendrait-elle pas par la femme ? ». (4) Marie-Madeleine n’était pas vierge. Elle a transmis ce qu’elle a reçu, et son évangile a traversé les siècles avant de nous être dévoilé.

 

La Vierge, sauf en cas d’immaculée conception, ne donne pas naissance. Elle n’a donc pas à craindre la mort : ce qui n’est pas né ne peut forcément pas mourir. Et la sexualité n’a plus de sens, plus de finalité, plus de raison d’être. Pour s’ouvrir au sexe, il faut s’ouvrir à la vie, à la mort, à l’amour, à la haine, au bonheur, à la souffrance, à la naissance, à la destruction, à la peur, à l’énergie, à l’incarnation, à la connaissance.

 

Pour rester Vierge, pour se protéger du sexe et de la pénétration, il faut … combattre le Dragon ! La Vierge trouve en Saint Michel, le combattant de la lumière, son allié idéal dans ce combat toujours gagné, toujours perdu. Il n’y a pas de lieu consacré au culte de Saint Michel qui ne soit également voué à la Vierge. (5) Face à ce duo d’ennemis qui passent leur temps à le terrasser sans réussir à l’occire (6), le Dragon rassemble ses forces pour anéantir l’innocence et apporter la connaissance. Il éveille ainsi la force des volcans, l’emportement de la passion, la dévastation des ouragans, la puissance de la haine : « Méduse acharnée des perversions, j’ouvre de mes vingt griffes la panse d’une vierge pour y tremper mon pain. » (7)

 

Des histoires moyenâgeuses racontent que la population angoissée offrait de temps à autre une Vierge en pâture au Dragon afin de l’apaiser (8), et que celui-ci s’en contentait chaque fois pour quelque temps. L’innocence absolue et la force de destruction se sont de tous temps côtoyées, comme les côtés pile et face d’une pièce qui ne peuvent pas s’éviter, même si elles n’arrivent pas à se voir de face.

 

« En tête comme toujours, le cruel chevalier chercha de son regard précis comme celui de l’aigle la victime idéale, la plus innocente possible, pour amorcer la destruction du lieu. Il se fixa sur une petite fille, seule au milieu de la place publique et tétanisée à la vue de cette déferlante d’enfer qui plongeait sur la cité. Dans toute sa candeur, elle était la seule à regarder les cieux à ce moment-là, la première à voir les dragons fondre sur sa communauté. Pourtant, elle ne fit rien, n’avertit personne. Elle était fascinée par le chevalier de tête qui fonçait droit sur elle, par sa puissance… Elle le fixait comme il la fixait. Elle avait confusément l’impression de l’avoir attendu depuis toujours. Elle et lui avaient comme un contrat. C’était comme si la cruauté se devait de rencontrer l’innocence, comme si l’innocence devait rencontrer la cruauté. Un couple inéluctable qui se forme et se déforme à travers les âges. Dans la fraction de seconde qui précédait l’absorption de la petite fille par les flammes, ils se virent les yeux dans les yeux et furent unis. La ville, ensuite, fut totalement détruite. » (9)

La souffrance maternelle est autant présente à la naissance qu’à la mort de l’enfant, bien que la nature de chaque souffrance soit différente. Peu de choses sont aussi épouvantables que la perte ou la maltraitance d’un enfant, surtout quand celui-ci est considéré comme l’innocence même. Or, combien d’entre nous ne projettent-ils pas leur désir d’innocence et de pureté totale sur les enfants ? Combien ne désirent-ils pas se persuader qu’un enfant naît vierge et libre de toute perversion ? Qu’il n’est formé au bien ou au mal qu’en fonction de ses expériences et de son éducation ? Qu’il ne possède aucun conditionnement lui venant de ses parents, de ses ancêtres, de ses vies antérieures ?

 

Une Vierge pas comme les autres est accueillante de la souffrance et de la mort, et plus particulièrement du décès infantile … la Vierge Noire : « (...) à l'époque de Nostradamus qui était aussi celle des grandes épidémies, la foule des pèlerins d'Avioth n'avait ni bâton, ni besace. C'était une procession quotidienne de femmes en noir et ce qu'elles serraient sous le châle n'était pas une pierre, bien qu'aussi lourd et aussi froid, mais un cadavre d'enfant. Il en venait de tous les coins d'Ardenne et de Lorraine, grands-mères ou parentes, sages-femmes qui marquaient le pas au sommet de la butte à cause de leur macabre fardeau. Elles reprenaient haleine devant le porche, parcourant machinalement les sculptures où s'ouvrent les cercueils, où les squelettes se revêtent de chair pour paraître en paradis. Elles n'en demandaient pas plus, les braves femmes, pour le pauvre corps qu'elles portaient, qu'il ait droit lui aussi à un coin de paradis ! Ceux-là étaient morts-nés ou morts trop tôt, donc voués aux limbes où errent les âmes sans baptême. Mais la dame d'Avioth avait le pouvoir de leur rendre cette lueur de vie, quelque chaleur ou rougeur, parfois un mouvement qui permettrait au curé de leur conférer valablement le sacrement des élus. C'est ce qu'on appelait le baptême d'Avioth et, dans peu de minutes, le miracle allait se renouveler. » (10)

 

Héritière directe du culte à Isis dans l’ancienne Egypte, la Vierge Noire date d’avant la chrétienté, qui – plus embarrassée qu’autre chose – n’a jamais très bien su si elle devait l’honorer ou la maquiller en fausse Vierge Blanche : « Malgré qu'on ait fraîchement barbouillé sa face d'un sacrilège ripolin blanc, Notre Dame d'Avioth, patronne du duché de Luxembourg, est une de ces fameuses Vierges Noires, toutes assises et très vieilles, dont il n'est pas douteux qu'elles aient eu l'Egypte pour patrie. Une commune légende unit en effet ces Dames à propos de chevaliers chrétiens prisonniers du sultan sur les bords du Nil qui, les ayant implorées un soir, se seraient à l'aube réveillés chez eux, encore chargés des chaînes de leur captivité. C'est la raison pourquoi il y a toujours eu des fers pendus parmi les ex-voto de leurs chapelles. Ainsi la Recevresse, merveilleux petit monument du cimetière où les pèlerins d'Avioth déposaient leurs offrandes, en a gardé accrochés à sa voûte. » (11)

 

La Vierge Noire n’est pas sans évoquer la première épouse d’Adam, Lilith, une femme tellement autonome, séductrice et sexuellement libre qu’Adam s’en plaignit à Dieu qui ne tarda pas à la remplacer par Eve qu’il fabriqua à partir d’une côte de l’homme. Pour Eve, soumise et fidèle à l’homme avant de l’être à elle-même, la sexualité servirait désormais à procréer. Lilith alors fut reléguée dans les ombres où elle s’envoya en l’air avec Satan qui, lui, ne s’en plaignit pas, et d’où elle pose encore aujourd’hui des bombes sous tout vécu « sexuellement correct » des Adams et Eves contemporains.

 

Si la Vierge Noire accueille la mort, Lilith la provoque. « Lilith a un étrange aspect dualitaire. En fonction du fait qu’elle soit face à un homme ou à une femme, c’est l’une ou l’autre de ses facettes qui apparaît. Face à un homme, elle incarne la ‘divine putain’ – ou, en termes psychologiques, l’anima séductrice. Pour une femme, elle représente avant tout l’aspect de la ‘terrible mère’. En tant que personnage de l’anima, Lilith tente de séduire non seulement le premier homme, Adam, mais également tous les hommes, encore aujourd’hui – car, d’après une des anciennes traditions mystiques juives, elle est immortelle. Elle ne trouvera la mort qu’au Jugement Dernier. En tant que terrible et dévorante mère, elle tente de faire du tort aux femmes enceintes et de leur voler leurs nouveaux-nés. Elle est toujours prête à tuer l’enfant de façon à boire son sang et sucer la moelle de ses os. Cet aspect de Lilith est déjà présent dans les plus anciens textes, dans lesquels elle est appelée ‘l’étrangleuse’. » (12) Notons que ce double aspect de Lilith est hérité de deux déesses antérieures issues de la tradition babylonienne, Ishtar et Lamashtû (13). Le personnage de Lilith a soigneusement été occulté de la Bible, qui a transposé la grande peur de la disparition des nouveaux-nés sur le Dragon : « Le dragon se tient en face de la femme prête à enfanter, pour, quand elle aura enfanté, dévorer son enfant. » (14) Et la boucle est bouclée.

 

Tout cela nous a beaucoup éloigné de l’innocence et de la pureté primordiale de la Vierge. Il ne semble plus rester grand-chose non plus de la destruction purifiante et de la fertilité du Dragon. (15) L’agressivité et la peur semblent régner en maître. Attentats terroristes, violence des banlieues, pédophilie et enlèvements d’enfant, otages… il suffit de lire son journal ou de regarder les nouvelles télévisées pour s’en persuader. Mais il suffit de regarder autour de soi pour découvrir une autre réalité. Les Vierges cessent d’être victimes et réclament le respect, tandis que le Dragon regagne ses lettres de noblesse.

 

Citons, à titre d’exemple, la magnifique série de BD intitulée « La Geste des Chevaliers Dragons ». (16) Tous scénarisés par Ange (ça ne s’invente pas), chaque tome est illustré par un dessinateur différent. On y découvre une caste de Vierges affranchies et combatives, rebelles quoique structurées, et franchement différentes de leurs ancêtres mythiques. Elles ne sont plus ni sacrifiées, ni sauvées. Ce sont elles qui sauvent le monde de la destruction et de la folie. Le combat entre Vierges et Dragons y fait certes toujours rage, mais la frontière entre pureté et destruction y est définitivement abolie. Les Vierges de la caste des Chevaliers Dragons sont désormais elles-mêmes formées au combat et à la destruction. Elles ont adopté les qualités de leur ennemi ancestral, tout en maintenant leur état de Vierge. De femmes faibles, elles sont devenues des femmes fortes. Mais femmes, toujours. Et capables d’aimer. (17)

 

« Balzac, dans ‘Béatrix’, exprime clairement la pensée masculine à l’endroit de la ‘femme forte’ : ‘On a peur de trouver en elle je ne sais quoi de vierge, d’indompté. La femme forte ne doit être qu’un symbole, elle effraie à voir en réalité…’ Voilà un aveu honnête et si profondément vrai, si profondément vécu et reconnu par les femmes ‘indomptées’, celles qui sont en effet dans la désobéissance, la transgression, la liberté, comme Lilith, ‘celle qui est là avant Adam’. Celles aussi qui refusent d’être victimes de l’abstraction, voire de l’esprit. » (18)

 

Après tout, restons-nous vierge en restant ignorants, ou le devenons-nous en dévoilant nos conditionnements ?!

 

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(1) Apocalypse 14/4 et 5, La Bible, traduction Chouraqui.
(2) Jacqueline Kelen dans « Marie Madeleine ou la beauté de Dieu », éd. Renaissance du Livre.
(3 et 4) extraits de « L’évangile de Marie-Madeleine… selon le Livre du Temps » de Daniel Meurois-Givaudan, éd. Le Perséa. Lire également « L’évangile de Marie » de Jean-Yves Leloup, éd. Albin Michel.
(5) Lire à ce sujet « Le Mont-Saint-Michel et l’énigme du dragon » de Jean Markale. Editeur original : Pygmalion. Réédité par France Loisirs.
(6) A l’instar de Saint Michel, la Sainte Vierge est quelquefois représentée foulant un serpent des pieds.
(7) Arcane 15 du tarot : Le diable, dans « Le chant du tarot » d’Alejandro Jodorowsky, éd. Le Rélié.
(8) Voir, par exemple, le film « Le dragon du lac de feu » réalisé par Matthew Robbins.
(9) Extrait du roman en cours d’écriture « L’éveil du Dragon » de François De Kock.
(10 et 11) Extrait de « l'Ardenne Mystérieuse » de Saint-Hilaire, Rossel Editions.
(12) Traduit à partir de « Lilith – The first Eve » de Siegmund Hurwitz, éd. Daimon.
(13) Retrouvez la descente aux enfers d’Ishtar dans la brique « Lorsque les dieux faisaient l’homme » de Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer.
(14) Apocalypse 12/4, La Bible, traduction Chouraqui.
(15) Voir notre éditorial précédent.
(16) Séries « La Geste des Chevaliers Dragons » et « Chevaliers Dragons », scénario de Ange, éd. Soleil.
(17) Comme le démontre l’épisode illustré par le coréen Dohé.
(18) Extrait de « La Déesse sauvage » de Joëlle de Gravelaine, éd. Dangles.