La vierge et le dragon. Première partie : le Dragon.

 

Le serpent de notre énergie endormie repose enroulé sur la base de notre être. Le serpent se redresse ailé et s’envole dans les airs, s’extirpant du fond de la terre où il croupissait avant d’être titillé, provoqué, honoré ou combattu. Le Dragon libéré – alias la Kundalini - crache le feu, sème la désolation dans un monde stagnant et endormi, ne laissant que des cendres dont émerge le Phénix de la renaissance, l’oiseau de feu plus beau et grandiose encore que le reptile ailé qui fut son prélude.

 

« Quoi qu’il arrive, le Dragon aura changé le monde pour toujours. Il aura changé la réalité pour toujours. Rien ne sera plus comme avant… » (1)

En Amazonie, lors des séances chamaniques impliquant la plante curative (comme dans curer, curée, curé…) de l’Ayahuasca, l’aventurier de son propre inconscient dans se voit fréquemment attaquer et engloutir par le serpent géant qui n’est autre qu’un hologramme hallucinatoire de sa propre énergie. C’est la mort du chamane : le vieux moi est avalé par une énergie plus grande que lui. (2)

 

La perte de l’ancien monde ne s’effectue pas sans frayeur : « Sur l’instant, le monde est renversé. Il est désormais pendu par les pieds. Ce qui était en haut est en bas. Le ciel est devenu l’enfer. Ma passion d’amour est une rage haineuse. Le cœur m’est arraché de la poitrine. Reste à sa place un trou glacial. » (3)

 

Dans notre société occidentale aux fondements judéo-chrétiens, deux tendances bien distinctes se combattent l’une l’autre mais s’unissent dans l’invisible au sinistre profit d’un combat commun : le rejet et la censure de ce que nous appellerons globalement les énergies d’en bas, rejet dont un des symboles les plus connus est incontestablement Saint Michel terrassant le Dragon. C’est un combat éternel dont ne sort jamais aucun vainqueur, si ce n’est alternativement l’un puis l’autre. (4) Mais ce combat est vain, car le saint et le monstre ne sont que les deux faces d’une même pièce, l’ombre et la lumière, la vie et la mort, le yin et le yang que nos sociétés s’obstinent à séparer dans une dualité toujours renouvelée.

 

Une première fraction de notre société s’identifie à la création, à la créature. C’est une vision du monde matérialiste dominée par la pensée, la science et la raison. Le corps physique est le centre du monde, son début et sa fin. Avant la naissance du corps physique, rien. Après la mort du corps physique, rien. La médecine et la psychologie ne peuvent tenter que de guérir, d’éliminer les effets et les symptômes, ignorant les causes invisibles qui les sous-tendent. La sexualité ne peut que démarrer dans l’embrasement du corps et de ses cinq sens. En combat contre l’idée même d’un créateur qui dépasse l’unique incarnation, cette société se doit de bannir tout Dragon qu’elle assimile à la fin de toute chose, toute Passion qui dérange l’ordre établi, toute sexualité qui révélerait l’Etre à lui-même, et toute émancipation qui couperait le cordon ombilical des attachements et des dépendances.

 

Une seconde fraction reconnaît l’existence d’un créateur, quelles que soient sa forme ou sa nature. De multiples spiritualités fleurissent de tous côtés, aussi multiples que les aspirations d’élévation de tous les êtres. De tous les êtres ? Hum. Ces spiritualités cherchent à monter aux cieux, à rejoindre le Père tout en haut. Ces adeptes de l’ascension à tout crin s’imposent l’écrasement des habitants de leur inconscient. La censure du Dragon qui tente à tout moment de remonter des profondeurs abyssales de l’inconscient rend tabou – voire démoniaque – toute manifestation de colère, d’agressivité, de haine, de cruauté (5), de tristesse, de peur, de rébellion, de lâcher-prise. Ce refus du négatif empêche le deuil de la matrice dans laquelle ces adeptes du positif élevé restent désespérément englués, bouclant ainsi le cercle vicieux d’une spiritualité qui ne cesse de fuir ce qu’elle provoque.

 

En orient, le Dragon est pourtant associé à la fertilité. « En Chine, le dragon est invoqué pour fertiliser les champs, mais craint pour les inondations qu’il peut entraîner. A Bali, on le place au-dessus du berceau des enfants, comme on le sculpte aux portes des maisons de Bornéo pour protéger le foyer, fonction appelée ‘apotropaïque’. Le dragon indonésien d’ailleurs, proche de l’indien et du chinois, mais de nature féminine, est représenté dans la plupart des cas arborant un large sourire, soulignant ainsi son aspect positif. » (6)

 

La fertilité n’est-elle pas un apanage essentiel de la sexualité ? Le dévoilement de cette autre fonction du Dragon ne devrait donc pas étonner. La notion de combat du Dragon par un être humain (comme Saint Georges) ou un être de lumière (comme Saint Michel) n’apparaît dans aucune représentation traditionnelle chinoise.

 

Cette notion identifiant le Dragon à la création (autant qu’à la destruction) ne se limite pas à la fertilisation des champs et des femmes, ni à la sexualité stricto sensu : elle invoque également la création du monde lui-même !

 

« Dans les anciennes cosmogonies, premiers récits de création du monde, les serpents géants ou les dragons sont souvent aux premières loges. Ils sont synonymes du chaos d’où émergent la nature domptée et les dieux tout-puissants. De nombreuses civilisations ont en effet fondé leurs récits cosmogoniques sur la mort ou la capture d’un dragon gigantesque. Dans le ‘Dao’ originel du taoïsme chinois en revanche, le dragon, accompagné du phénix, seconde les ‘deux souverains’ chargés d’harmoniser le monde, afin d’unir la Terre au Ciel. Cette paire sublime d’animaux fantastiques est de plus à l’origine du peuplement incommensurable de la Terre par les oiseaux, animaux des plus sacrés. (7)

 

« On trouve en Mésopotamie l’un des mythes les plus anciens relatant la disparition d’un dragon au profit d’une nature stabilisée. Il s’agit de Tiamat, dragon féminin, déesse des eaux salées, épouse du dieu Apsu. Combattue par son petit-fils Marduk, Tiamat est scindée en deux : son corps engendre alors la sphère terrestre d’une part, la sphère céleste de l’autre.

 

« La mythologie grecque offre à peu près le même type de schéma dans son explication de la naissance du monde. A la différence près que la Terre, Gaia, et le ciel, Ouranos, ont conçu une lignée infinie de monstres plus terribles les uns que les autres, dont certains sont assimilables à des dragons. L’antique filiation nous est restituée par Hésiode dans sa ‘Théogonie’ (8e-7e siècle avant J.-C.). Ces créatures du chaos ont surgi, nous dit le poète Ovide dans ‘Les Métamorphoses’, d’un immense magma fermentant dans la moiteur de la Terre.

 

« Les traditions africaines et océaniennes font quant à elles du serpent géant, rampant et ondulant, l’artisan des paysages. Il dessine les vallées et les fleuves, tandis que ses excréments fabriquent les montagnes. Dans certaines traditions de l’Afrique occidentale, le serpent arc-en-ciel participe également à la création du monde en conduisant les divinités dans le cosmos. A l’échelle rapprochée des hommes, la faculté de mort et de régénérescence est également attribuée au serpent par les peuples aborigènes d’Australie et de Nouvelle-Zélande. L’animal avale les êtres humains, puis leur redonne vie en les vomissant.

 

« Tout autre est le serpent Jörmungand de la mythologie scandinave. Mais, à l’instar de Tiamat, il est terrassé, indirectement toutefois, par l’un des membres de sa famille : Loki, son père, façonna le marteau que le dieu Thor, maître du tonnerre, abattit sur le monstre. Ce dernier fut jeté dans la mer et y grandit, jusqu’à encercler totalement la Terre de ses anneaux.

« Enfin, le cas du serpent Ananta de la religion hindoue est tout à fait remarquable, car il est un dieu profondément ambivalent. La religion de l’Inde se fonde sur des cycles très longs, alternant création et destruction totale, auxquels participe Ananta, le serpent aux cent têtes. Vishnu repose sur son corps de serpent, avant que Bahma, le créateur de l’univers ne sorte de son nombril et n’entame un nouveau cycle. »

 

De nos jours, la rencontre entre notre intelligence éclairée et les antiques mémoires de notre cerveau reptilien donne lieu à une multitude de passionnantes explorations en rapport avec la création qu’on appellera fictives, réelles, conscientes, évidentes, aberrantes, symboliques, mythiques, révélatrices ou irrationnelles en fonction de nos divers préjugés et ouvertures.

 

L’être humain serait né du passage sur terre d’extra-terrestres reptiliens, qui seraient nos vrais dieux créateurs : « Je pensais alors à mon créateur qui devait s’y prendre autrement pour créer les Anunna. Il allait avoir toute une série de programmations à effectuer sur les gènes répartis à l’intérieur du noyau cellulaire qui servirait d’empreinte à la future multiplication. C’est ce même type de manipulation qu’An avait dû effectuer avant d’enclencher le processus qui m’engendra. Les gènes contrôlent en majorité les différentes fonctions d’un être vivant. Pour ce genre d’opération, le tout est de pouvoir déterminer quels gênes il faut garder et lesquels il faut muter ou tout simplement supprimer. Un travail complexe dont An avait le savoir et qu’il m’avait transmis, mais une pratique dont je ne me servis pas encore à cette époque. » (8)

 

Une partie de nos dirigeants politiques et guerriers serait constituée d’une effrayante caste de reptiles déguisés en êtres humains, à moins que nous ne soyons visités par des reptiles de lumière : « Après la Lémurie, pendant la période atlantéenne, quand les humains ont perdu leur faculté de communiquer avec le Ciel (…), les Serpents de Sagesse ont utilisé des corps physiques pour pouvoir communiquer avec la race humaine. Ils ont créé ou inspiré des humains, des adeptes ou sages qui, eux-mêmes ont fondé les Ecoles de mystères. » (9)

 

Ou alors, ce sont des forces monstrueuses qui se livrent entre elles une guerre apocalytique à notre insu, et « quel que soit le vainqueur, nous serons tous perdants ! » (10)

 

Ce fameux Dragon a décidément la vie dure… et la mort souple.

 

° ° ° ° ° ° ° ° ° ° °

 

(1) Citation de « La Geste des Chevaliers Dragons », tome 2, scénario de Ange, éd. Soleil.
(2) Voir le film « Blueberry » de Jan Kounen, dont les visions ont été authentifiées par les chamanes qui ont initié le réalisateur du film.
(3) Citation de « Seul ce qui brûle » de Christiane Singer, éd. Albin Michel.
(4) Lire à ce sujet « Le Mont-Saint-Michel et l’énigme du dragon » de Jean Markale. Editeur original : Pygmalion. Réédité par France Loisirs.
(5) Lire à ce sujet « L’insolence de l’amour, Fictions de la vie sexuelle » de Jean-Michel Hirt, éd. Albin Michel.
(6-7) Extraits de « Dragons entre science et fiction », programme de l’exposition éponyme de 2006 au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris, éd. Jean-Pierre de Monza.
(8) Extrait de « Le secret des étoiles sombres » d’Anton Parks, éd. Neki.
(9) Extrait de l’ouvrage de Michael El Nour « Baiser à Lucifer », éd. Louise Courteau.
(10) Slogan annonciateur de l’hallucinante confrontation du film « Alien Vs. Predator » de Paul Anderson.