Et si l'ermite parlait...

 

 

“ Je suis arrivé au bout du chemin, là où l’impensable se présente comme un abîme. Devant ce néant je ne peux avancer. Il ne me reste qu’à marcher à reculons, en contemplant la route que j’ai déjà parcourue. A chaque pas en arrière, je forme devant moi une réalité.

 

“ Entre la vie et la mort, dans une crise continuelle, je tiens ma lampe allumée - ma conscience. Elle me sert, bien sûr, à guider les pas de ceux qui me suivent sur la voie que j’ai ouverte. Mais elle brille aussi pour me signaler moi-même: j’ai fait tout le travail spirituel que je devais faire. Maintenant, ô Mystère infini, viens à mon secours.

 

“ Peu à peu je me suis défait de toutes les attaches. Je n’appartiens plus à mes pensées. Mes mots ne me définissent pas. J’ai vaincu mes passions: détaché du désir, je vis dans mon coeur comme un arbre creux. Mon corps est un véhicule que je vois vieillir, passer, s’évanouir tel un fleuve au cours irrésistible. Je ne sais plus qui je suis, je vis dans la totale ignorance de moi-même. Pour arriver à la lumière, je m’enfonce dans l’obscurité. Pour arriver à l’extase, je cultive l’indifférence. Pour arriver à l’amour de toute chose, de tout être, je me retire dans la solitude. C’est là, dans le dernier recoin de l’univers, que j’ouvre mon âme comme une fleur de pure lumière. Gratitude sans demande, l’essence de ma connaissance est la connaissance de l’Essence.

 

“ Par le chemin de la volonté, je suis arivé à la cime la plus haute. Je fus flamme, puis chaleur, puis lumière froide. Me voici qui brille, qui appelle et qui espère. J’ai connu la solitude complète. Cette prière va directement de moi à mon dieu intérieur: j’ai l’éternité dans mon dos. Entre deux abîmes j’ai attendu et je continuerai d’attendre. Je ne peux plus avancer ni reculer par moi-même: j’ai besoin que Tu viennes. Ma patience est infinie comme Ton Eternité. Si tu ne viens pas, je t’attendrai ici même, car t’attendre est devenu ma seule raison de vivre. Je ne bouge plus! Je brillerai jusqu’à me consumer. Je suis l’huile de ma propre lampe, cette huile est mon sang, mon sang est un cri qui T’appelle. Je suis la flamme et l’appel.

 

“ J’ai réalisé ma tâche. Il n’y a que Toi maintenant, qui puisse la continuer. Je suis la femelle spirituelle, l’activité infinie de la passivité. Comme une coupe j’offre mon vide pour qu’il soit comblé. Parce que je me suis aidé moi-même, maintenant, Toi, aide-moi.

 

(A.Jodorowsky, La voie du tarot, page 190)

 

NB: Dans le tarot de Marseille, L'Hermite s'écrit avec un H ... Jodorowsy dit que ce H "l'apparente à Hermès l'alchimiste" et aussi qu'il (l'Hermite) "a peut-être découvert l'élixir de longue vie; comme le juif errant, il a touché à l'éternité. A la fois pauvre et riche, ayant connu la mort et la renaissance, il fait appel à la partie de nous qui peut être éternelle, et nous incite à vivre la crise avec courage, à aller sans savoir où." (page 189)