Russe


 

- J’écoute l’esprit de la langue russe…

 

- L’esprit du russe est l’esprit de la démesure. Qu’est la démesure ? Inutile d’en chercher la définition dans un dictionnaire, et certainement pas dans un dictionnaire d’une autre langue. Aucune autre langue ne peut appréhender la démesure comme le fait la langue russe. La démesure ne peut pas réellement se définir, car donner une définition, c’est donner une mesure, c’est expliquer là où l’identification du mot commence, et là où elle finit. Comme la démesure transcende la mesure (elle ne s’y oppose pas), elle dépasse forcément toute tentative de définition, ce qui ne signifie pas que la définition en tant que telle soit fausse – c’est juste qu’elle ne peut qu’être incomplète, par définition.

 

La nature de la démesure est de dépasser, de transcender la mesure. Seulement, elle ne peut pas se définir à partir d’une définition de la mesure, car elle ignore le concept même de mesure. La démesure, dans l’esprit de la langue russe, est naturelle. Elle dépasse des limites qu’en fait elle ignore. Elle n’a pas l’intention de les dépasser ou de les respecter : elle les ignore.

 

L’expression issue du russe peut être perçue comme démesurée, inadéquate ou exagérée par des personnes qui parlent d’autres langues, par presque toutes les autres langues en fait. Le russe lui-même ne se décrit toutefois pas comme démesuré, puisqu’il ne possède pas en lui de concept d’une mesure à laquelle se… mesurer.

 

Le russe n’a aucun problème avec lui-même, car quel que soit le domaine de la vie (ou de la mort) (ou, bien entendu, de ce qui les transcende) (car oui, où sont donc les limites de la vie et de la mort…), il se trouve toujours en état de démesure POUR AUTRUI. Son problème ne se situe pas de lui à lui, car son système interne est cohérent, mais de lui à l’autre. Ou plutôt, son problème est que les esprits des autres langues – presque toutes les autres langues – ont un problème avec lui. Lui, il n’a de problème avec personne, car il ne comprend pas la notion de mesure des autres langues.

 

« Il dépasse les bornes », que cette affirmation soit teintée de jugement négatif ou simplement exprimée à partir d’une observation objective, est une impression que tout étranger à cette langue est amené à expérimenter en entrant en relation avec la culture du russe. Comme le russe ignore dépasser les bornes, il ignore d’autant plus quel type de bornes il dépasse, dans la mesure où les bornes, les limites, les mesures, les restrictions, les tabous, etc., sont différentes d’une culture à l’autre. Il dépasse donc des bornes différentes pour chaque langue, pour chaque culture.

 

Le russe n’a pas de tabou, ou alors, quand il en a, il est démesuré. Forcément.

 

Les relations des autres cultures avec le russe ne sont pas tant des questions de conflit que des questions d’incompréhension. A partir du moment où d’une part le russe ignore de façon génuine, voir innocente, ce qu’il représente aux yeux des autres cultures, et où d’autre part ces autres cultures ignorent ce que lui-même ignore à propos d’eux, on nage en pleine incompréhension.

 

Dans une situation de conflit avec des natifs de la langue russe, il ne faut pas chercher à résoudre le conflit en lui-même. Cela ne sert à rien, car l’autre culture cherchera à résoudre le conflit en ramenant la situation à des normes acceptables pour tous. Cette demande ne peut pas être comprise par le russe. C’est impossible. Comme il ignore la norme, il ignore d’autant plus ce qui serait acceptable ou inacceptable. Il n’y a conflit que dans le chef de l’autre culture, et le russe s’étonne des noises qu’on lui cherche.

 

La seule façon de résoudre tout conflit avec le russe, il n’y en a pas d’autre, est de résoudre le problème de l’incompréhension réciproque. Cela se fait idéalement par l’intermédiaire de personnes qui parlent toutes les langues de chacun des protagonistes impliqués dans le conflit, et pas uniquement les deux langues du russe et de son interlocuteur.

 

Imaginons qu’un conflit fait rage entre deux puissantes langues mondiales : le russe et l’anglais (quelle que soit la nationalité), le russe et le mandarin (et pas « le chinois »), le russe et l’espagnol, ou toute autre « puissante » combinaison. Imaginons que le conflit se porte sur des intérêts liés à une petite région où une autre langue se parle, par exemple une langue minoritaire. Imaginons, enfin, que ces deux puissances ne parlent pas aux habitants de cette petite région. Contrairement à une possible sommaire première impression, l’intermédiaire se devra de parler les deux langues principales ET la langue de la région convoitée mais non invitée à la table des négociations. Ce concept est inusité dans les milieux des diplomaties nationales, mais il prend tout son sens dans la diplomatie des langues.

 

Ajoutons un détail supplémentaire à notre exemple. Imaginons que les Etats-Unis d’Amérique soient engagés dans un conflit d’incompréhension avec la Russie à propos de leur libre circulation dans des régions habitées par des autochtones parlant la langue inuite. Une première évaluation sommaire, du point de vue de la diplomatie des langues, nécessiterait l’intervention d’intermédiaires parlant l’anglais (la langue officielle des Etats-Unis), le russe (la langue officielle de la Russie) et l’inuit (la langue de la région controversée). L’approche serait correcte, car basée sur le principe de la diplomatie des langues, mais ne serait pas encore parfaite car, dans les faits, se baserait encore partiellement sur la diplomatie des nations. Pour une efficacité accrue, l’intermédiaire parlera toutes les langues majoritaires de chaque nation et/ou région impliquée. A l’anglais, au russe et à l’inuit, il devrait au strict minimum ajouter l’espagnol, une langue toujours plus dominante aux Etats-Unis.

 

La diplomatie des langues ne peut que se mener sur d’autres bases que la diplomatie des nations, et tous les « problèmes » liés aux diverses relations avec la langue russe peuvent être facilement, et même très facilement, résolus par la diplomatie des langues.

 

La résolution des conflits, ou plutôt la résolution des incompréhensions, se conduirait alors de la même façon pour tout conflit avec une nation parlant majoritairement une autre langue qu’avec une minorité d’une autre langue à l’intérieur des frontières de la nation russe. Il s’agirait de rigoureusement la même approche, qui pourrait faire appel aux mêmes diplomates dans les deux cas précités, qui ne s’appelleraient plus diplomates mais intermédiaires.

 

La diplomatie des langues fera idéalement appel à des intermédiaires dont l’esprit et la vocation sera plus proche des traducteurs indépendants que des diplomates « nationaux » au service de chaque nation.

 

Moins les intermédiaires seront dépendants des modes de fonctionnement (pas des intérêts ni des besoins, mais réellement des modes de fonctionnement) de leurs nations et de leurs langues respectives, plus ils pourront oeuvrer efficacement à la résolution des incompréhensions. On ne parlera plus de conflit à résoudre, mais d’incompréhensions à lever.

 

Là se trouve la voie de la paix entre les peuples, ou tout au moins une voie concrètement envisageable de paix entre les peuples. La diplomatie des langues se baserait sur des notions de « mode de fonctionnement » et d’ « incompréhension », alors que la diplomatie des nations se base des notions d’ « intérêts », de « territoires » et de « conflits ».

 

Les nouveaux maîtres du monde, ceux qui seront porteurs du nouveau pouvoir au service de tous, seront très différents des anciens maîtres.

 

Les « anciens » maîtres, qui sévissent encore, sont des chefs dans une organisation humaine essentiellement basée sur les notions d’intérêts et de territoires, où la hiérarchie joue un rôle primordial. Les anciens maîtres servent essentiellement leurs propres intérêts, et génèrent la guerre.

 

Les « nouveaux » maîtres, sans connotation péjorative car ils mettent leur pouvoir au service de tous, sont déjà actifs. Ce sont les intermédiaires, les intermédiaires entre les différentes réalités, et ce à tous les niveaux et de tous les points de vue.

 

A partir du point de vue des langues, qui est loin d’être la seule approche possible mais qui est celle qui nous occupe ici, le pouvoir cherche encore à se maintenir au niveau de la survie et/ou de la domination d’autres concepts que celui de la cohérence et du respect de son propre mode fonctionnement, en fonction de l’esprit et du psychisme de sa propre langue, et des attitudes que ceux-ci induisent. Ce type de pouvoir est de plus en plus pénible à maintenir.

 

Toujours du point de vue des langues, le pouvoir sera bientôt détenu par ceux qui parlent une majorité de langues, et qui les parlent bien. Ces personnes seront des intermédiaires, la version diplomatique d’une version plus technique, celle des traducteurs. Les nouveaux pauvres de ce monde seront ceux qui ne maîtrisent plus bien leur langue et/ou qui en parlent peu, voire une seule.

 

La notion d’intermédiaire – celui qui établit ou corrige des liens – peut être extrapolée à tous les domaines et les facettes de l’humanité… et plus.

 

Dans le passage de l’ancien au nouveau monde, l’argent n’est en soi pas un problème. Il n’est un problème que s’il est au service d’un problème. Mis au service d’une opportunité nouvelle, il représente une opportunité nouvelle. Le pouvoir n’est pas un problème non plus. Il a toujours été, et il sera toujours. Mis au service de la séparation, il est un problème. Mis au service du lien, il représente une opportunité gigantesque. Un tremplin.

 

L’incompréhension du russe à propos de ce qu’il représente aux yeux de la majorité des autres langues peut être un énorme atout pour l’établissement d’une nouvelle diplomatie. C’est paradoxalement en comprenant l’existence d’une incompréhension que s’ouvre la voie de cette diplomatie des temps nouveaux. Ceux qui resteraient enfermés dans le paradigme – ou cercle vicieux – de l’incompréhension qui ne peut pas se comprendre elle-même ne pourraient même pas commencer à envisager l’éventualité d’une possibilité de la réalité d’une diplomatie autre que celle qu’elle connaît ! La principale résistance à cette diplomatie nouvelle serait donc « l’incompréhension de l’incompréhension », bref « le chat qui se mord la queue ».

 

Il ne faut pas s’étonner que l’ébauche d’une diplomatie nouvelle pour le monde apparaisse en pleine canalisation de l’esprit du russe, plutôt que lors d’une quelconque autre canalisation. C’est son esprit lui-même, l’esprit de la démesure, qui induit qu’on aborde ici PLUS que la seule canalisation de son propre esprit. On est ici en plein dépassement la norme. On en fait plus que ce qu’on est « censé faire ». Mais « censé faire » d’après qui, d’après quoi ? L’esprit du russe fait ce qu’il fait, et cela induit un dépassement. Ce n’est pas son problème, à lui, que d’autres canalisations, d’autres esprits des langues, n’aient pas abordé cet aspect crucial du travail sur les langues. Ce n’est pas son problème que d’autres canalisations se soient « limitées » ou plutôt « concentrées » sur leur propre esprit.

 

Il n’a pas de problème, le russe, à aborder un sujet qui dépasse largement sa propre spécificité. Car, en fait, au fond du fond, cette démesure est aussi sa spécificité. Sa spécificité dépasse sa propre spécificité. Si vous ne comprenez pas cela, apprenez le russe.

 

Ce qui nous amène, pour clôturer ce travail, à une spécificité essentielle concernant la langue russe, celle du rapport aux mots et aux sons.

 

Le russe ne se laissant pas piéger dans les définitions, il est la langue où les mots représentent le moins d’intérêt en comparaison avec toutes les autres langues du monde. Le russe est malhabile avec les mots. Plus il tente (et même réussit) à maîtriser le langage des mots dans son interaction avec le reste du monde, plus il se fait entuber. Il se fait entuber parce qu’il ne comprend pas qu’il n’est pas compris. Et c’est là que l’incompréhension se transforme en conflit. Voyez à quel point le « méchant » dans le cinéma populaire des nations occidentales parle souvent le russe. Il n’est pas vraiment méchant, il est principalement incompris. Mais c’est tellement facile et primaire de transformer « l’incompris » en « méchant »…

 

Le ton et les sons à travers lesquels s’exprime le russe communiquent bien plus que les mots. Un même discours écrit, avec exactement les mêmes mots inaltérés, produira deux discours totalement différents d’après le ton sur lequel il est exprimé.

 

Le russe a une capacité inégalable à varier les intonations. Pour avoir une signification différente, un conte ne doit pas être réécrit (comme c’est le cas dans la langue française par exemple, qui accorde une attention tellement exceptionnelle à la définition des mots plutôt qu’à la compréhension du discours), mais raconté en mettant des intonations différentes pendant qu’il est lu ou raconté. C’est une raison, également, pourquoi des contrats écrits, des lois et des jugements peuvent porter à tellement d’interprétations différentes en russe, alors qu’en français tout le monde se mettra d’accord sur leur contenu si les mots sont clairs et précis.

 

Vous l’aurez compris, l’écriture seule ne peut pas aider à apprendre l’esprit du russe. La lecture de sa littérature, même traduite, peut donner une idée ou un pressenti de sa démesure, mais pas au point de l’assimiler en soi. La meilleure façon d’assimiler l’esprit du russe ne passe même pas par l’écoute de ses mots, comme c’est le cas pour l’apprentissage de la majorité des langues.

 

La meilleure façon d’assimiler l’esprit du russe consiste à écouter les sons produits par les natifs de la langue russe. Dans une conférence, écoutez les sons sans chercher à comprendre le « contenu » du discours, ou encore mieux faites tout pour en ignorer le sujet au départ. Regardez un film en russe sans mettre les sous-titres. Mettez des interviews russes sur YouTube en toile de fond, sans regarder les images.

 

Et surtout, surtout, gavez-vous de musiques composées par des personnes parlant ou ayant parlé le russe (pas juste par des « nationaux » russe qui parleraient en fait une autre langue). La meilleure et la plus directe façon d’assimiler l’esprit du russe, l’esprit de la démesure, est d’écouter la musique composée par ces gens-là. Etendez la démesure, ou tout au moins ce qui passera pour de la démesure à vos oreilles. Entendez-la, sentez-la, ne la réfléchissez pas ! Parce que si vous la réfléchissez, vous la comparez. Ensuite, et ensuite seulement, apprenez les mots.

 

Ne dédaignez pas ce que votre esprit rationnel considèrerait être autre chose que de la démesure. La musique minimaliste, par exemple. Votre esprit rationnel vous dira : le minimalisme est l’opposé de la démesure. Détrompez-vous. Le minimalisme du russe peut être tout aussi démesuré que tout le reste. Imaginez-vous à un concert où une note est jouée, une seule. Une note parfaite, pour laquelle l’artiste s’est entraîné toute sa vie. Ca, c’est la démesure dans le minimalisme. Alors, cette note, écoutez-là aussi, laissez-la vibrer en vous. La démesure s’exprime autant dans le microcosme que dans le macrocosme. Forcément, puisque la démesure ne connaît pas de limites.

 

Dans l’autre sens, il est intéressant d’observer quels chanteurs et musiciens étrangers ont un succès commercial en Russie. Ce n’est pas tellement du ni à leur talent, ni à leur message, ni même à leur succès domestique. C’est dû à la façon dont leurs voix, leurs instruments, leurs inflexions, bref tout leur art sonne aux oreilles de ceux qui parlent le russe. Sauf de très notables exceptions (Jacques Brel étant l’exemple type de l’artiste dont la démesure touche l’oreille russe), l’artiste sonore qui veut percer en Russie se doit de s’allier les services de natifs de la langue russe, et dans certains cas il doit même s’ouvrir à réinventer non pas son œuvre dans ses fondements, mais au moins le mode d’expression de son œuvre.

 

Trouvez-vous cette canalisation « démesurée » en comparaison avec les canalisations des autres langues ? Si oui, vous aurez déjà compris quelque chose à l’esprit du russe. Mais vous ne l’aurez compris que de l’extérieur, car EN SOI, en absence de toute comparaison, elle n’est ni mesurée, ni démesurée. Elle est… russe.

 

Quand vous parlerez le russe, quand vous l’aurez assimilé au point de nager vous-même en pleine démesure sans même vous en rendre compte, et que ce sera quelqu’un d’autre qui vous « reprochera » de dépasser les bornes, alors vous aurez toute raison de vous réjouir. Vous aurez pleinement assimilé l’esprit du russe.

 

 

14.7.2014

 

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