Maa


 

-          J’écoute l’esprit des langues Maa, parlées entre autres par le peuple Masaï.

 

-          Je suis le point d’intersection entre la tradition et la modernité. Non pas le point de fusion entre les deux, ni le point de choix entre les deux, ni même le cumul des deux. Il ne s’agit pas non plus d’adaptation dans un sens ou l’autre.

 

La personne qui parle le Maa se trouve à cheval entre la tradition et la modernité.

 

Elle donne par moments l’impression, totalement justifiée, d’être entièrement ancrée dans sa tradition. Une des raisons pour laquelle cette langue n’accroche pas à l’échelle planétaire est liée à son ancrage dans des cultures et des régions géographiques précises. Elle ne s’imposera jamais dans une autre tradition, et n’intéresse que les « étrangers » qui s’intéressent également à l’ensemble de sa culture.

 

A d’autres moments, son ouverture à la modernité peut sembler étonnante, tellement facile en est son accueil sans aucune perte de tradition. Pour cette raison, la culture liée aux langues maa est une des plus connues de par le monde. Parce qu’elle rencontre aisément le monde.

 

Cette position d’intersection entre tradition et modernité amène donc ce paradoxe au niveau mondial : une culture relativement connue dans le monde, mais une langue qui n’est parlée que très localement. C’est une situation exceptionnelle, dans la mesure où il y a bien souvent une corrélation évidente entre la mesure où une langue est parlée et la renommée de sa culture.

 

Comment donc expliquer le psychisme d’une personne qui parle le Maa à une personne qui l’ignore ? C’est à la fois simple, vu l’ouverture au monde de cette langue, et à la fois compliqué, vu son enracinement très régionalisé. Faisons donc une tentative. Le lecteur qui ne parle pas le Maa comprendra quelque chose de valable, et en même temps quelque chose lui échappera irrémédiablement.

 

La personne qui parle le Maa est complètement ancrée dans sa tradition. Mais elle n’est pas elle-même sa tradition. Elle est « ancrée dedans ». L’étranger qui apprend à parler le maa, même s’il doit pour se faire s’intéresser à la culture maa, ne va pas s’ancrer pour autant dans cette culture-là. Il va s’ancrer encore plus dans sa propre culture ! La langue maa induit que l’individu qui la parle s’ancre plus encore dans sa propre tradition culturelle. Cela ne s’est pas encore beaucoup vérifié, dans la mesure où l’étranger n’a que peu tendance à parler cette langue. Mais les quelques personnes qui se retrouvent dans ce cas de figure ne pourront qu’être interpellées par cette réflexion.

 

La personne qui parle le maa ne représente donc pas la tradition. Elle est ancrée dans sa tradition, mais en même temps elle lui échappe.

 

La personne qui parle le Maa est également totalement ouverte à la modernité, pour autant que celle-ci ne nuise pas à sa tradition. Mais elle n’est pas elle-même modernité. Cette personne ne se vit en aucun cas comme « moderne », alors qu’elle appartient à une des rares traditions à être si ouverte à la modernité. Comment est-ce possible ? Parce qu’elle ne craint pas de perdre sa tradition. Pourquoi ne le craint-elle pas ? Parce que, tout en la maintenant, elle ne s’y identifie pas personnellement. Les traditions qui craignent la modernité, voire qui entrent en conflit avec elles, sont celles dont ses composantes s’y identifient totalement. Sans leur tradition, elles ne sont plus personne. La modernité est donc leur ennemi mortel. La personne qui parle le maa ne souffre pas de cette paranoïa.

 

La personne qui parle le maa ne représente donc pas la modernité. Elle y est totalement ouverte, mais en même temps elle lui échappe.

 

Puisque la personne qui parle le maa échappe autant à la tradition qu’à la modernité, qui est-elle donc ? Elle est, comme exprimé précédemment, le point d’intersection entre les deux.

 

Qu’est-ce que les langues maa peuvent - ou plutôt « pourraient » - enseigner au monde ? Elles pourraient lui apprendre ce paradoxe de pleinement faire partie de quelque chose, sans pour autant s’y identifier. Elles pourraient lui apprendre à se vivre comme un point permanent d’intersection entre une chose qu’il connaît bien, quelle que soit cette chose, et une autre chose qu’il pourrait apprendre à connaître mieux.

 

Mais voilà. Qui d’autre que ceux qui parlent cette langue aurait envie de découvrir cet enseignement ? Pour en avoir envie, il faudrait déjà qu’ils parlent un peu cette langue. C’est un paradoxe, un véritable cercle vicieux. Parler ou ne pas parler le maa, that is the question. Question qui ne se pose évidemment pas pour celui ou celle qui parle déjà cette langue.

 

 

 

9.8.2014