Japonais


 

-          J’écoute l’esprit du japonais.

 

-          Protection / agression. Nouveauté / tradition. Insulaire / mondial. Nord /sud. Est / ouest. Masculin / féminin. Direction / exécution. Guerre / paix. Apparence / profondeur. Dieu / humain. Mort / vie. Jeunesse / Vieillesse. Et ainsi de suite, décliné à l’infini. Infini / délimité.

 

Je suis la langue de la dualité, des contraires qui s’opposent ou se complètent, mais cohabitent inévitablement ensemble. Chaque pièce a deux côtés indissociables l’un de l’autre. Quand on regarde un côté, on ne voit pas l’autre. Il faut retourner la pièce pour voir l’autre côté. En parlant le japonais, on se met à percevoir les deux côtés de la pièce en même temps, sans notion de priorité pour une face ou l’autre.

 

Ce serait un point de vue d’exprimer qu’une face est montrée au monde extérieur, laissant l’autre face invisible, et ce point de vue pourrait être correct pour des personnes parlant d’autres langues. D’autre part, celui parle le japonais possède « un non-point de vue », un ressenti inné de ce qui est à la fois visible et invisible, et ce point de vue est tout aussi valable.

 

Pour une personne ne parlant pas la langue, le japonais peut être hypocrite, déconcertant ou insaisissable. Parce que, pour celui qui ne se vit lui-même pas en même temps des deux côtés de la même pièce, il y a toujours quelque chose d’absent ou d’inatteignable dans sa relation à celui qui parle le japonais. Quelque chose de tellement intangible, dans sa propre perception, qu’il ne peut même pas mettre de mots dessus, et même ne pas être conscient qu’il lui manque une clé de compréhension. Car, si les apparences lui apparaissent très claires, il ne peut pas conceptualiser qu’il y ait en même temps un épais brouillard. Alors que celui qui parle le japonais est totalement à l’aise avec la coexistence en même temps de la plus grande clarté et du plus épais brouillard. Il ne peut même pas imaginer de concevoir la réalité autrement que… complète. Tout en sachant que sa perception en est incomplète.

 

Prenons un exemple dans le domaine de la vie professionnelle / vie privée, deux autres « oppositions indissociables ». Le japonais ne vit pas une scission dans le temps de type « maintenant je travaille, et maintenant je me retire dans ma vie privée ». Il vit les deux aspects en même temps.

 

Quand un japonais sourit extérieurement dans un contexte professionnel, il ne sourit pas nécessairement intérieurement. Pour l’étranger (celui qui ne parle pas la langue), ce pourrait être un sourire faux ou dissimulateur, entre autres et surtout parce que cet étranger ne réussit pas à percevoir ce dont il pense qui « se cache » derrière ce sourire fabriqué. Mais, pour les japonais entre eux, rien ne se cache derrière ce sourire. Il s’agit tout simplement et tout naturellement de l’autre côté de la pièce. Le sourire, dans ce cas-là, est le code relationnel automatique dans sa profession, comme une poignée de main peut l’être dans d’autres cultures, et ce qui est censé se cacher derrière ce sourire fait partie de la vie privée du japonais (de celui qui parle le japonais).  Il ne dissimule rien, il vit sa vie privée en même temps que sa vie professionnelle.

 

Le japonais peut apporter beaucoup au monde. Il peut lui apporter la compréhension profonde, sans réfléchir, que « ce qui se cache derrière les apparences » fait intégralement partie de ces apparences, et vice-versa. Ce qui épargnerait beaucoup d’enquêtes, de suspicions, de thérapies, et surtout de nombreux et épuisants questionnements inutiles. Quand on sait, on sait, même qu’on ne sait pas. Quel gain de temps, quel gain d’énergie, quelle ouverture à tout ce qui est.

 

Mais voilà, et c’est là que nous retrouvons ce paradoxe propre au japonais, le monde ne peut pas vraiment le savoir s’il n’apprend pas d’abord à parler le japonais.

 

 

7.6.2014