L'homme et le dragon, chapitre 12


Tentatives

 


Trois hommes s’étaient réunis dans le temple du dragon : un chevalier, un guerrier et un étranger. Ils ignoraient le but de leur présence, ainsi que la fonction du lieu. Ils savaient pourtant, sans l’ombre d’un doute, que le temps était venu de se mettre au service. Ils se sentaient en mission. Il leur restait à découvrir la nature de cette mystérieuse mission. Le meilleur moyen de la découvrir était encore de la démarrer. Mais, bon sang de bon sang, comment pouvaient-ils démarrer une mission dont ils ignoraient les tenants et les aboutissants ?

 

Le chevalier savait que toute mission, connue ou inconnue, commençait dans la prière. Il invita donc ses compères à s’installer pour une prière. N’ayant aucune référence à leur disposition (après tout, ils n’étaient pas à l’église), ils se mirent à prier chacun à leur manière. Le chevalier invoqua, par la force des choses, Saint Michel. Le guerrier, peu religieux mais néanmoins relié à l’univers, pensa aux bienfaits de la planète Mars. Quant à l’étranger, il pria quelque déité inconnue des deux premiers. S’ils avaient déployé une telle dévotion, une telle ferveur et une présence sur un lieu consacré à Dieu, leur esprit se serait élevé en extase divine depuis belle lurette. Or, ce jour-là, rien ne se passa dans l’ancienne prison située dans les bas-fonds d’un vieux château. Rien ne se passa en apparence. Car, tapi dans l’ombre, le dragon avait capté le désir indéfini du chevalier et de ses comparses. Ce désir se maintiendrait dans les heures qui suivraient, et augmenterait pendant la nuit.

 

Le lendemain, les trois hommes étaient de retour dans leur temple. Cette fois, ils n’avaient pas dû se consulter. Ils s’étaient retrouvés ensemble, sans se concerter préalablement. Ils étaient en position de prière, agenouillés sur des coussins, tournés les uns vers les autres. Mais ils ne priaient plus. La prière n’ayant pas abouti à grand-chose la veille, ils avaient plus simplement décidé se mettre en état de disponibilité à ce qui pourrait arriver. En tâtonnant un peu, ils avaient trouvé l’attitude convenable : se rendre disponible.

 

Le phénomène se déclara sans plus tarder. Le chevalier sentit l’odeur de souffre envahir sa gorge de l’intérieur. L’haleine du dragon préfigurait la suite des événements. L’homme se sentit un peu nauséeux. Il se leva et se dirigea instinctivement vers une lourde trappe au milieu de la pièce, qui ne s’y trouva pas encore quelques secondes auparavant. Il ne s’en étonna toutefois pas, et la souleva sans faire le moindre effort. Il fut par contre surpris que ses comparses ne lui prêtaient aucune attention, comme s’il ne s’était pas levé et n’avait pas ouvert une trappe qui venait d’apparaître comme par miracle. En les regardant, il avait l’impression qu’il n’était même pas dans la pièce. Le guerrier et l’étranger jetaient en fait un regard inquiet derrière lui. Il se retourna pour voir l’objet de leur attention, et se vit lui-même. Il était également là, toujours agenouillé mais recroquevillé, en proie à un malaise physique fort désagréable. Le chevalier referma la trappe et réintégra son corps. Il « revint à lui ».

 

Tout le monde avait des questions à se poser les uns aux autres. L’homme au dragon expliqua en détail ce qui lui était arrivé, en insistant que son dédoublement n’avait pas été entièrement souffrant. Le « moi » qui s’était levé et avait ouvert la trappe avait tout vécu avec une grande aisance. Ce n’était que le « moi » resté au sol qui avait quelque peu souffert. L’étranger et le guerrier, quant à eux, n’avaient constaté qu’un certain malaise au chef du seul chevalier en chair et en os qu’ils connaissaient, et n’avaient rien observé à propos d’un autre qui s’était levé ni d’une trappe imaginaire qui s’était ouverte. Interpellés par ces divergences de perceptions, ils décidèrent de commun accord de recommencer le lendemain.