L'homme et le dragon, chapitre 9


Pèlerinage

 

 


Le nouvel être décida de se purifier et de commencer là, en ce château maudit qui recelait le secret du maître du temps. S’il ne pouvait pas encore dévoiler sa véritable identité aux sbires du roi sous danger d’attiser la convoitise de ses terres, il pouvait néanmoins poser des actes nouveaux, essentiels à ses propres yeux. Il confia son cheval, son armure et ses bagages à son faux écuyer qui n’était autre qu’un de ses plus fidèles soldats. Il rentrerait à pied chez lui, sans la protection ni le déguisement de son armure. Aux membres de la cour, qui le considéraient de plus en plus d’un air bizarre, il déclara qu’il partait en pèlerinage. Ceci les rassura, dans la mesure où cela ne manquait pas de logique pour un prétendu chevalier des croisades. Dans son optique, il ne s’agissait évidemment pas d’un pèlerinage. Qui, au nom de Dieu, ferait un pèlerinage du retour au foyer ? Il ne se doutait pas encore à quel point son mensonge présumé était la vérité absolue. Le chevalier entamait un pèlerinage.

 

Il n’ignorait pas que le chemin durerait beaucoup plus longtemps à pied qu’à cheval. Ce serait le plus long trajet qu’il aurait parcouru à ce jour. Mais il avait assimilé l’enseignement du maître du temps, et il se mit en route le cœur tranquille.

 

Seul dans la nature, respirant l’air frais, il renforçait ses muscles en marchant, se reposait aux pieds des arbres, nageait dans les rivières, apprenait à parler aux animaux. Il apprit des lapins de garenne le plaisir de la famille. Le blaireau lui enseigna que ses puissantes griffes servaient autant à creuser une magnifique tanière souterraine et à chercher de la nourriture, qu’à sévèrement se défendre de l’ennemi qui l’attaquait. Il lui conseilla de se méfier plus des êtres peureux que des êtres agressifs. Il n’y a pas plus grand danger que la peur, lui dit encore le blaireau. Les castors lui montrèrent fièrement leurs habitations construites sur l’eau. Ils ne pouvaient pas, comme les autres animaux, construire leur foyer sur la berge solide. La vie est mouvance comme l’eau, dirent-ils. Construire des barrages pour réguler l’apport d’eau pour leur région était leur mission de vie. La buse qui vole haut dans le ciel lui apprit l’esprit détaché, la vue d’ensemble.

 

Ainsi se déroulèrent ses rencontres, culminant avec celle de la chauve-souris qu’il mit un certain temps à remarquer. Elle apparaît quand les autres animaux se préparent au repos, et se couche quand ils se réveillent. Pour rencontrer la chauve-souris, il faut se glisser entre le chien et le loup, s’aventurer dans les périodes de transformation du jour en nuit, et de la nuit en jour.

 

« Je ne me transforme pas, dit la chauve-souris au chevalier, je suis transformation. J’ai assimilé le jour et la nuit, l’ombre et la lumière, la vie et la mort, le bien et le mal. Je ne suis ni l’un ni l’autre, et pourtant les deux en même temps. Je vole au moment où les extrêmes s’épousent. Je n’ai pas peur, ajouta-t-elle, mais j’effraie les êtres qui se limitent à un seul de mes univers. Si tu fais de l’aube et du crépuscule tes meilleurs amis, tu n’auras plus rien à craindre. »

 

Les dernières paroles de la chauve-souris résonnaient encore dans ses oreilles quand les pas du chevalier croisèrent ceux d’un autre pèlerin. C’était le premier être humain qu’il rencontrait depuis qu’il avait quitté la cour du roi. Cet homme déjà âgé lui apparut comme un habitué de la marche. Il écouta longuement son histoire. L’homme était un religieux sans église. Dans ce voyage-ci, il se dirigeait vers Saint Jacques de Compostelle. Il n’avait cure de la longueur du chemin. Son chemin était aussi long que sa vie, dit-il au chevalier. Après avoir raconté sa vie, ce qui lui prit quelques heures car tous deux avaient le temps, le religieux demanda au chevalier vers quel lieu le menait son propre pèlerinage. Celui-ci s’en défendit en répondant qu’il n’était pas un pèlerin, mais qu’il rentrait tout simplement à la maison. Pour la première fois depuis leur rencontre, le religieux se tut. Il observa son compagnon du coin de l’œil, comme pour vérifier ce qu’il pourrait entendre. Puis il lui dit : « Le retour à la maison est le plus important pèlerinage qui soit. Retiens bien mes paroles, chevalier. Tu les réentendras sous un jour nouveau dans quelques années. Le retour à la maison est le plus important pèlerinage qui soit. » Le religieux se retourna dans sa couverture pour trouver le sommeil, ôtant au chevalier toute chance de répartie.

 

Quand il se réveilla au petit matin, le vieil homme s’était déjà mis en route. C’est étonnant, se dit-il, les gens de la route sont tellement familiers, tellement accueillants, et pourtant ils disparaissent avant le réveil. L’expression « Des hommes libres… » lui trottinait dans la tête pendant que lui aussi levait le camp.

 

Quelques heures plus tard, il rencontra d’autres hommes libres. C’était une tribu entière, constituée de plusieurs familles, qui lui fit penser aux gens du voyage qui l’avaient accompagné dans son initiation. Leur peau était plus basanée et leur mentalité plus légère, mais il reconnaissait le même esprit. Le groupe se dirigeait pendant un temps dans la même direction que lui, et l’accueillit volontiers parmi eux. Embarquant dans une des carrioles, le chevalier pèlerin passa quelques heures en compagnie d’une femme magnifique entourée de cinq bambins. Un enfant chaque année, dit-elle en souriant, ajoutant que les jumelles sont les dernières à être arrivées. Elle aussi raconta abondamment. Le groupe faisait partie du peuple rom. Ces gens avaient certes des origines, des racines, mais n’avaient pas de patrie. Exilés volontaires depuis des siècles, ils voyageaient. Même s’ils en avaient la possibilité, quelque chose au plus profond de leur cœur les empêchait de s’ancrer en un lieu fixe.

 

Une fois par an, le peuple se rassemblait sur les côtes de la mer intérieure. L’endroit s’appelait Saintes Maries des Mers. La femme expliqua que ce lieu était le foyer de tous les exilés du monde depuis que Marie Madeleine et la vierge Marie y avaient débarqué, exilées du pays où Yeshoua, respectivement leur compagnon et fils, avait été crucifié. « Nous sommes tous de quelque part, et cette nostalgie nous hante tous, dit la femme. Mais comme notre tempérament ne peut se fixer où que ce soit, nous portons ce lieu dans notre cœur. Notre cœur ne se trouve pas dans un lieu, voyez-vous, c’est le lieu qui se trouve en notre cœur. Notre vie est un pèlerinage permanent. » Elle délaissa son histoire pour prendre soin de ses enfants.

 

Les bruits autour du chevalier s’amenuisaient car il s’écoutait à l’intérieur. Les similitudes entre les discours du religieux solitaire et de ce peuple rom l’interpellaient. Il se trouvait face à une toute nouvelle notion de pèlerinage. Il ne s’agissait pas tant d’un moment isolé dans le temps, comme son propre trajet d’un château à l’autre, mais bien d’un état d’esprit, d’une étrange permanence dans le déplacement. Et puis, de nouveau cette Marie Madeleine apparaissait sur son chemin. Qui donc était cette personne que le monde n’était pas encore prêt à entendre ?

 

« C’est ici que nos chemins se séparent, chevalier », dit une voix mâle du haut du chariot. Le voyageur mit pied à terre. Le conducteur du chariot, qui lui avait adressé la parole, lui montra du doigt une région aride. Des forêts sombres flanquaient les montagnes. Il reprit : « C’est pour toi le chemin le plus court. Nos charrettes nous forcent à faire un grand détour pour contourner la montagne. Tu restes le bienvenu en notre compagnie, chevalier, mais tu prendrais alors un retard considérable. A toi de choisir. »

 

L’argument du temps avait perdu toute importance pour lui. Il pouvait aussi bien continuer le trajet avec le peuple du voyage que traverser cette contrée en solitaire. Sur quel critère devait-il s’appuyer pour faire un choix entre deux options équivalentes ? Il hésita un moment. Puis il sentit la voix du dragon en lui. « Le chemin de la montagne. » Ce n’étaient pas des mots, mais une indication qu’il traduisait en mots. Le pèlerin chevalier annonça donc au conducteur du chariot qu’il emprunterait le chemin de la montagne, et le remercia pour le trajet. Pendant que la compagnie reprit la route, il se demanda depuis quand le dragon avait une opinion propre. « Je n’ai pas d’opinion, entendit-il, tu sais bien que je suis neutre. J’ai juste gonflé une petite voix en toi que tu n’entendais pas, tellement elle était faible. Si tu avais l’impression que cette indication était mienne, surtout détrompe-toi. J’en étais l’amplification. »

 

Le chevalier se dit qu’il ne devait pas confondre la cruche et la boisson qu’elle contient. Il remarqua aussi le nombre de jours nécessaires au réveil du dragon, suite à l’avachissement auquel il l’avait soumis et que l’animal avait évidemment amplifié. Il se remit en route.

 

Dans cette région que même les animaux avaient abandonnée, le nouvel être fit une rencontre avec des personnages qui n’avaient rien en commun avec les gens du voyage. C’étaient des gredins, des détrousseurs, des bandits de grand chemin. Au nombre de trois, ils dégageaient une force brute et semblaient manquer des manières les plus élémentaires. Ils l’attendaient au détour d’un chemin. Arrivé à ce stade, rebrousser chemin n’avait aucun sens. Il était clair que ce groupe ne le laisserait pas filer. C’était la première fois qu’il se retrouvait dans une telle situation sans son armure magique. Il n’avait pas peur, mais se demandait comment il allait se tirer d’affaire. Aucune idée ne l’inspirant, il laissa l’initiative de la rencontre aux gredins.

 

« Tu es ici chez nous. »

 

« Merci de m’en informer. »

 

« Il y a un droit de passage. Tu paies, ou tu ne passes pas. »

 

« Et si je retourne d’où je viens ? »

 

« Tu paies, et tu peux retourner d’où tu viens. »

 

« Je paie quoi ? »

 

« Ce que tu as. »

 

« Je n’ai rien d’autre que moi. »

 

« Dans ce cas, nous sommes forcés de prendre ta vie. »

 

Les trois bandits éclatèrent de rire. Ce rire n’était pas amusement. Il était une anticipation du plaisir de la sauvagerie à laquelle ils pourraient une fois de plus s’adonner. Ils adoraient se bagarrer, tuer, détruire. C’était leur passe-temps favori. Le chevalier comprit que le droit de passage n’était qu’un prétexte pour démarrer un conflit et que, même s’il portait des possessions de valeur sur lui, celles-ci n’auraient pas constitué un droit de passage suffisant à leurs yeux. Le résultat final d’un conflit avec ces hommes ne pouvait qu’être le massacre, après quoi les bandits emportaient de toutes façons le butin.

 

S’il leur avait laissé l’initiative des mots, il était bien décidé à l’initiative du mouvement. Il recula lentement sans les perdre des yeux. Les trois hommes souriaient. Il cru reconnaître de la pitié dans leur regard. Ils avaient interprété son recul comme l’expression de la peur, ce qui les renforçait dans leur impression de puissance. A ce moment, le chevalier sut qu’il maîtrisait la situation. Les hommes avançaient vers lui pour ne pas le laisser filer. Leur apparence nonchalante se transformait en menace. Ils libéraient leur agressivité comme on libère un chien sauvage de sa chaîne. A ce moment précis, le phénomène se déclara pour la première fois. Le chevalier sentait à sa grande surprise qu’il dégageait une haleine âcre, une odeur de souffre. Il s’en serait inquiété s’il ne devait pas rester attentif aux hommes qui approchaient. Il se sentit ensuite des envies de destruction. Une énergie sauvage montait de ses tripes, ses muscles se contractaient et ses yeux chauffaient. Son esprit, toutefois, restait clair. Très clair. Il comprit que le dragon qui nichait en lui avait capté l’agressivité des gredins, et les lui resservait au centuple. Quelques secondes avaient suffit pour le transformer en monstre sanguinaire, mais il sentait qu’il pouvait contrôler cette nouvelle énergie à sa guise. Il se sentait la possibilité de donner à sa propre énergie les mêmes ordres qu’au chien sauvage : au pied ! couché ! debout ! attaque ! brave chien !

 

Ses adversaires l’attaquaient tous trois en même temps. Dans leur impatience, ils n’en feraient qu’une bouchée. C’était la curée. Leurs armes, fort simples, étaient des extensions de leur force physique (ils étaient, en effet, capables de casser un arbre avec les poings). Ils brandissaient des solides bâtons enveloppés de métal lourd. Plutôt que de s’encourir, plutôt que d’attendre le choc, le chevalier fit la seule chose à laquelle ses adversaires ne s’attendaient pas. Il fonça vers eux, et se retrouva en leur milieu. La surprise était totale. Son envie de détruire l’était autant. Ce qui suivit ne remplit que quelques secondes. Il s’empara sans difficulté d’un des bâtons de combat. Il le fit tournoyer en cercle de haut en bas et le fit remonter de toutes ses forces dans l’entrejambes du premier gredin qui en eut le souffle coupé. Cette position du bâton lui permettait de reculer avec violence, et d’en enfoncer l’autre bout dans le plexus du deuxième bandit. Quant au troisième, il n’eut pas le temps de voir le gourdin lui fracasser la mâchoire. Le chevalier était fébrile, en plein orgasme destructif. S’il avait suivi ses impulsions, il les aurait mutilés sauvagement jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais son esprit était resté conscient de ses moindres faits et gestes pendant tout ce temps, conscient de ses émotions qui, après tout, n’étaient pas vraiment ses émotions. Il interrompit net son quatrième coup avant de toucher sa cible et jeta le bâton au sol. Ses coups ne pouvaient avoir d’autre but que de mettre les bandits hors d’état de nuire. Un chevalier reste un chevalier, même dans les plus extrêmes circonstances. Il jeta son bâton à terre et poursuivit son chemin.

 

Il traversa une clairière inondée de soleil. Là, il s’agenouilla et fit une ardente prière pour le salut des âmes des bandits. Il sentit, là aussi, que le dragon décuplait la force de sa prière. Celle-ci s’éleva, bien plus forte qu’elle ne l’aurait fait en d’anciennes circonstances. Satisfait, il continua sa route.

 

Au gré de ses pas, il méditait sur les aléas de son voyage. Il se dit finalement qu’il s’agissait bien d’un pèlerinage… son pèlerinage. En effet, se dit-il encore, le pèlerinage du vieux religieux, celui du peuple rom et le sien ne se ressemblaient qu’en apparence. Chacun ne cherchait-il pas sa propre vérité ?

 

Il méditait à propos de ses expériences avec le dragon. Il avait expérimenté et assimilé que celui-ci décuplait indifféremment le bien et le mal. Il se dit qu’on ne touche pas inconsidérément à son énergie. Et il se rappela les paroles de la chauve-souris : « Si tu fais de l’aube et du crépuscule tes meilleurs amis, tu n’auras plus rien à craindre ».

 

Arrivé sur l’autre versant de la montagne, il suivit un chemin qui longeait une nouvelle forêt. De l’autre côté du chemin, loin dans la vallée, il aperçut les premiers villages. Au-delà de ce paysage, il devina les tours de son château. Il s’assit pour faire une pause, et pour admirer le pays auquel il retournait. Le Soleil était radieux, et la vue était dégagée. Libre de pensées, son esprit vagabondait. Il sentait confusément la présence profonde de la forêt dans son dos. Il était partagé entre deux appels : celui d’aller droit devant, de rentrer au foyer sans tarder, et celui de pénétrer profondément dans les bois inconnus. Il décida de ne pas décider. Il resta assis et ressentit. Cela dura quelque temps. Il attendait sans attendre. Puis il entendit en lui. Il se sentait invité. La vie l’invitait à entrer dans l’obscurité de la forêt. Qu’il entre ou n’entre pas, le choix était ouvert. Il n’y avait aucune urgence, aucune pression d’y aller. Mais il était là, assis à son aise, sans urgence de rentrer chez lui non plus. Y avait-il vraiment autre chose à faire que de répondre à cette invitation ? Ce qui lui avait d’abord semblé être un choix résonnait soudainement comme une évidence en lui. C’était comme un tour de magie. En laissant venir le choix, il l’avait fait disparaître. Il ne pouvait que pénétrer dans ce bois dont il ignorait l’existence jusqu’à ce jour. Ce qu’il fit. Et l’enseignement de la chauve-souris prit une nouvelle forme dans son esprit : « Si tu passes la lisière de la forêt, tu n’auras plus rien à craindre ».

 

Il marchait dans la direction qui lui semblait évidente. La forêt gagnait en obscurité. S’il n’avait pas su qu’il faisait jour, il aurait pu sentir la présence de la Lune. Son chemin le mena vers une cabane au milieu des bois. Ce n’était pas un habitat de chasseur, ni de bûcheron. Rien ne présumait d’une telle activité en ce lieu. Il s’assit au pied d’un arbre et attendit. Et s’endormit.

 

La femme rentrait de sa cueillette de plantes sauvages. Voyant un homme endormi au pied d’un arbre, elle le réveilla. S’attendant à être rabroué, celui-ci s’excusa immédiatement. Elle ne fit aucun cas de ses excuses, et lui proposa de s’asseoir sur le porche de la maison. Il s’installa sans mot dire, et l’observa. C’était une jeune femme aux manières de vieille. Elle ne présentait pas de signe de séduction comme les dames de la cour, n’avait pas l’attitude humble des servantes, et ne donnait pas l’impression joyeuse et affairée des mères de famille que le chevalier croisait dans les villages. Un peu plus tard ils étaient assis côte à côte, buvant un thé qu’elle avait préparé avec quelques herbes. La situation était déconcertante pour le chevalier. Bien que tout ce qu’il voyait lui était connu, il se sentait comme transporté dans un autre univers. Un autre état d’esprit qu’il ne put aisément définir. Se pouvait-il donc qu’une femme vive en ermite dans les bois, en dehors de toute structure sociale ? Quel pouvait en être la cause ? Etait-elle heureuse de sa situation ? Comment vivait-elle ? Se réchauffant la main à la tasse de thé plus pour le confort que pour la chaleur, le chevalier se perdait dans ses pensées jusqu’à l’émergence d’un mot, un seul : simplicité. Ceci n’était pas une femme qui avait besoin de ses services, à lui qui avait l’habitude de voler au secours des pauvres et des opprimés. Elle semblait n’avoir ni demande, ni obligation. Du coup la situation lui semblait simple, étonnamment simple. Il n’y avait rien à faire, rien à obtenir. Voilà ce qui l’avait déconcerté. Il avait l’impression qu’il y avait des questions à poser, mais il n’en trouvait pas. Il avait le désir confus de vivre quelque chose avec cette femme, sans avoir conscience de ce qu’il était déjà en train de vivre avec elle. Après un long moment à ne rien vivre en apparence, elle lui sourit et lui dit au revoir. En ces temps-là, « au revoir » signifiait encore « à se revoir ». De nouveau, il se sentait interpellé par la situation. Rien ne s’était passé, rien n’indiquait une suite possible, et voilà qu’elle prenait congé de lui tout en suggérant des revoyures. Continuant à sourire, elle agita ses doigts agiles dans sa direction comme pour imiter l’envol d’un oiseau. Le chevalier se sentit se lever. Etonné, il se sentit quitter cet endroit inconnu dans les bois en oubliant de remercier. Sortant de la forêt, il retrouva le chemin vers la vallée, le soleil brillant toujours du même endroit où il l’avait laissé. Le nouvel être prit la direction de son foyer, non sans s’être arrêté dans un instant de silence empli de la résonance du lieu et de la femme de la forêt. Le chevalier, alors, rentra chez lui d’un pas ferme.