L'homme et le dragon, chapitre 2


Où est mon cheval ?

 

« Où est mon cheval ? »

 

Pour la première fois de sa vie, le chevalier sans cheval contacta un manque. Il se sentit mal. Il avait tout pour être heureux, et il remplissait sa mission à merveille. Il avait échappé à tous les pièges dans lesquels il aurait pu tomber, et il n’avait jamais eu besoin de cheval. Pourtant, il sentit ce manque, cette étrange sensation de chercher quelque chose dont il n’avait pas besoin. Quelque chose ne tournait pas rond dans sa tête. Il sentait que cette étrange question était juste, et qu’en même temps elle ne l’était pas.

 

Le chevalier se leva, et s’en retourna au château. Il trouva son père seul, comme si celui-ci l’attendait.

 

« Père, où est mon cheval ? »

 

« Tu n’as pas de cheval, mon fils. »

 

« Je sais cela, père. Je n’en ai jamais eu. Pourquoi n’ai-je pas de cheval ? »

 

Son père se lança dans une longue explication. Il lui parla des usurpateurs qui utilisaient leurs chevaux pour envahir toujours plus, pour détruire toujours plus loin. Il lui parla des mal-heureux, qui ne sont jamais loin de chez soi et qu’on peut toujours aider. Il expliqua qu’un cheval lui aurait donné envie de rejoindre les faux chevaliers, ceux qui font le mal sous couvert de faire le bien. Il lui dit encore que sans cheval il remplissait sa mission avec plus de certitude qu’avec un cheval. Il parla ainsi pendant une heure au moins, sans interruption.

 

Le chevalier avait une sensation étrange. Tout cela était vrai, et en même temps tout cela sonnait faux. Il eut de nouveau l’étrange impression que quelque chose ne tournait pas rond. Comme son père quelques années plus tôt, il garda le silence. Il le regarda sans demande, sans attente, sans émotions. Il regarda son père dans les yeux, en silence.

 

Ils restèrent quelques moments ainsi. Un corbeau croassait dans la campagne. Le malaise se déplaça du fils au père, dont les yeux s’embuèrent. Ses jambes vacillaient, et il dut s’asseoir dans le large fauteuil en bois qui se trouvait derrière lui. Pour la première fois, le père pleura devant son fils. « Mon Dieu, Mon Dieu… » lâcha-t-il malgré lui en se prenant la tête dans les mains. Le moment qu’il redoutait tellement depuis la naissance de son fils était arrivé. Malgré toute son envie d’en préserver son fils, il ne pouvait plus retarder la Transmission. Quand le fils questionne, le père se doit de répondre. Le chevalier se rapprocha de son père sans le toucher, et attendit. Il savait qu’il recommencerait à parler. Mais il ignorait que son père se préparait à dévoiler à son fils le secret de sa famille.

 

Le châtelain se leva et fit quelques pas vers la fenêtre. Les mains dans le dos, le regard fixé sur l’horizon, il sembla chercher dans l’infini les mots pour s’adresser à son descendant. Il se retourna, s’appuyant sur l’appui de fenêtre, et se mit à raconter. Son ton avait changé. Le son de sa voix était plus profond, comme pour extirper l’information de la nuit des temps. Il parla longuement de ses aïeuls – de leurs aïeuls – et de l’histoire transmise secrètement de père en fils.

 

En ces temps-là sévissait un groupe de chevaliers dotés d’une puissance phénoménale. En comparaisons avec ces ancêtres, les usurpateurs faisaient figure d’enfants de chœur. Ces anciens chevaliers étaient des mercenaires. Ils parlaient entre eux une langue inconnue. Offrant leur service à quiconque avait les moyens de les payer, ils n’étaient regardants ni à la cause qu’ils défendaient, ni aux moyens qu’ils utilisaient pour arriver à leurs fins. Ils étaient des guerriers, nés pour guerroyer. Le combat était leur raison de vivre. Ils possédaient les armes les plus redoutables, et leur arsenal s’améliorait au fur et à mesure de l’obtention de leurs soldes. Ils possédaient même une salle de torture dans un chariot équipé à cet effet. Bien que lourdement armés, ils voyageaient très rapidement, et on ne savait jamais où les attendre. Parfois ils devançaient des adversaires qui les imaginaient encore à leur poursuite, tendant des embuscades dont personne ne sortait entier. Avec le temps s’étaient définis face à eux deux sortes d’adversaires. Les premiers, tremblants de peur, déposaient les armes et levaient les mains dès leur apparition. S’ils gardaient la vie sauve, ils étaient pourtant morts. Morts de honte. Le second type d’adversaires se défendait becs et ongles, et prenait parfois même les devants. Avec eux, c’était à la vie, à la mort. Quand un tel adversaire était fait prisonnier, le groupe entier des puissants chevaliers lui témoignait ses respects en cognant de leurs poings droits les poitrines de leurs armures avant de… lui trancher la gorge. Ces cérémonies étaient fort impressionnantes, et il était hors de question d’encore dire un mauvais mot à propos de cet adversaire-là en présence d’un mercenaire.

 

Le châtelain fit une pause. Le fils était impressionné. Son père racontait cette histoire avec une pléthore de détails, et avec une même verve que s’il avait lui-même été présent lors de ces événements. Lui-même ressentait dans sa chair toutes les émotions évoquées, comme si des anciennes mémoires qui habitaient secrètement ses cellules étaient éveillées au gré du conte. Il sentait malgré lui la puissance de ses ancêtres couler en lui. Cela l’effrayait un peu, mais il n’avait aucun doute. « N’est-ce pas, père ? ». Celui-ci confirma de la tête. Il sut que son fils sut, pour avoir vécu la même chose quand son propre père lui avait transmis le secret. Il ne s’agissait pas tant de transmission d’informations que d’éveil de mémoires endormies. Il y avait quelque chose de magique, bien que totalement réel, dans ce processus. Le chevalier sut également avec certitude que ces mémoires n’étaient pas siennes en propre, et qu’en même temps il les incarnait bel et bien. Il n’avait aucun contrôle sur les émotions qui s’emparaient progressivement de lui. Il sentit dans ses tripes qu’il n’avait entendu que les préambules. Une colère monta, sourde pour commencer, puis de plus en plus envahissante, sans qu’il puisse s’en protéger, et sans qu’il puisse en identifier la cause. Il se rappelait d’une puissance encore plus grande, mais ignorait encore laquelle. Sa tête cherchait sans trouver.

 

« Avaient-ils des chevaux, père ? »

 

Il ne reconnut pas sa propre voix. Il en craignait presque le son.

 

« Certes. Ils avaient quelques chevaux pour tirer les chariots… »

 

La suite restait en suspens.

 

« Mais alors ? »

 

« Ils avaient des dragons. »

 

Le choc intérieur lui donnait l’impression d’avoir été projeté contre un mur. Il en avait le souffle coupé. D R A G O N. Ce n’était pas un mot, c’était une injonction. Cela ne rimait en rien avec ce qu’il connaissait. Pourtant, il connaissait. Quelque chose en lui se rappelait. Quelque chose en lui le rappelait !

 

« Dis-moi tout »

 

Il oublia de prononcer le mot « père ». C’était comme s’il se parlait à lui-même, comme s’il demandait à ses mémoires de l’informer. Mais les mots ne venaient pas, les images restaient absentes. C’était au père à terminer l’histoire. Ensuite, il se rappellerait. Il prendrait le relais. Mais pas avant.

 

Le châtelain se sentit submergé par une grande fatigue, une résistance à raconter jusqu’au bout, mais en même temps il sentait grandir en lui un fol espoir. Se pourrait-il que… ? Son fils voulait savoir. Lui-même avait pris très peur au moment de la Transmission, et cette peur ne l’avait jamais quittée. Il avait soigneusement gardé le secret en vue de le transmettre comme était attendu de lui, et c’était tout. Et c’était déjà beaucoup. Il faisait maintenant face à un homme, à peine un gamin encore quelques années auparavant. Cet homme était son fils, et il voulait savoir. Allait-il le juger ? Allait-il le remercier ? Il commençait à sentir son fils être plus fort que lui. Se pourrait-il vraiment que… ?

 

Le chevalier piaffait d’impatience, mais il savait qu’il devait attendre. Attendre que l’histoire se complète.

 

« Ces dragons étaient des véritables machines à tuer, des effrayantes forces de destruction. C’étaient des animaux gigantesques, et rien ne leur résistait. Ils volaient dans les airs, apparaissaient comme sortis du néant, et fondaient sur leurs victimes avec une vitesse foudroyante. Crachant le feu, ils réduisaient un village en cendres en quelques minutes. A peine le temps de paniquer, que déjà le travail était fait. »

 

L’homme qui écoutait sentait l’effroi, mais en même temps il sentait quelque chose de grisant. Un désir. Il était confus. Il voulait en savoir plus, toujours plus. Il désirait ardemment se rappeler.

 

Le père continua de raconter, et ne s’arrêta plus avant que son fils sache tout ce qu’il savait lui-même de cette époque. Il ignorait comment les chevaliers en étaient arrivés à faire alliance avec les dragons, il ignorait si les dragons leurs étaient asservis ou s’ils en tiraient eux-mêmes un certain bénéfice. Quoi qu’il en soit, leur alliance était imparable.

 

La nuit était tombée. Le père raconta, raconta, et raconta encore. Plus rien ne l’arrêtait. Il sentit même un soulagement grandissant. Il serait libéré de ce lourd secret une fois la Transmission effectuée. Le poids ne reposerait plus sur ses épaules, et il pourrait choisir le moment de sa mort en toute liberté. Le chevalier, lui, bouillonnait de plus en plus. Par moments il avait le tournis, comme si son organisme n’arrivait pas à tout assimiler en si peu de temps. Il s’assit, marcha quelques pas, s’assit de nouveau. Il était énervé au plus haut point. Son père raconta.

 

« On dit encore que lors de tels raids, un des chevaliers, le plus cruel d’entre tous, chevauchait systématiquement le dragon dominant. J’ignore si c’était nécessaire pour diriger les animaux, ou s’il faisait cela par pur plaisir, mais il semble établi qu’il ne ratait pas une attaque, et qu’il aimait cela. Passionnément. »

 

« C’est lui, père, c’est lui ! » hurla le chevalier en tapant sur la table, maintenant hors de lui. « C’est bien lui, n’est-ce pas ?! N’est-ce pas, père ?! Père ! Réponds-moi !» Il ne se tint plus.

 

« Mon Dieu » se dit encore le père intérieurement, avant de répondre : « Oui… ».

 

« C’est lui ! C’est moi ! C’est lui ! C’est moi ! Je ne sais plus ce que je raconte. Non, je le sais. Non, je ne le sais pas. Je ne sais plus rien. Je ne veux plus rien savoir. Plus rien de rien. »

 

A genoux, l’homme pleura longtemps à chaudes larmes. Les mémoires étaient réveillées, totalement réveillées. La Transmission était faite. Toute marche arrière était désormais impensable.

 

Le père était épuisé. Mais il ne pouvait pas se reposer. Pas encore. Il savait que le plus dur restait à faire. Il connaissait la dernière question que son fils lui poserait. Celle qu’il n’avait pas osé poser, son fils la lui poserait. Ce n’était qu’une question de temps. Peut-être même cette nuit encore. Ensuite, il abdiquerait de tout contrôle sur la situation.

 

« Père ? »

 

Nous y voilà.

 

« Où est mon dragon ? »

 

Une dernière réponse à donner. Après, il pourrait enfin se reposer.

 

« Il est ici, mon fils. Sous nos pieds. »

 

Le chevalier cessa de respirer.

 

« Pardon ? »

 

« Il est enfermé dans une grande geôle secrète, construite à son intention sous le château. Un dragon est immortel, tu vois. Il ne peut être mis à mort. C’est impossible. Mais il peut être enfermé. C’est la liberté qui lui donne toute sa force. Plus il est libre, plus il est dangereux. Enfermé, il dépérit et ne fait même plus de mal à une mouche. Les dragons de l’époque ont été séparés et mis en lieu sûr afin de ne plus jamais nuire. Les usurpateurs d’aujourd’hui sont des lointains neveux des chevaliers originaux, mais ils n’en ont pas la force. Surtout, ils n’ont que des chevaux. Cela limite leur capacité de destruction. Imagine ce qui arriverait s’ils mettaient la main sur les dragons. L’enfer réapparaîtrait sur terre. On n’éradiquera jamais entièrement le mal, mais on peut l’endiguer. Nos ancêtres ont accepté le gardiennage de ce dragon-ci, et cette honorable responsabilité a été transmise de père en fils. Il n’y a rien à faire. Le dragon n’a pas besoin ni de nourriture, ni de soins. Il faut juste l’empêcher de s’échapper, c’est tout. C’est le secret de notre famille. C’est ainsi que nous contribuons au bien sur la terre. Dorénavant, tu es son nouveau gardien. »

 

« Et ce dragon… »

 

« … est le dragon dominant, oui, le plus dangereux. C’est un honneur de le garder. »

 

Pour la première fois de sa vie le chevalier se fâcha, et il se fâcha contre l’homme qu’il aimait le plus au monde. Ce qu’il ressentait là, il n’aurait jamais imaginé le ressentir. Ce qu’il disait là, il n’aurait jamais imaginé le dire. Tout cela le dépassait complètement. Ce n’était pas lui, et pourtant c’était bien lui qui s’exprimait. Il se sentait investi d’une force qui lui était inconnue, une colère qui montait du fond des âges.

 

Son père resta stoïque. Il ne s’était pas attendu à une telle déferlante. Quel contraste avec sa propre peur à l’époque de sa Transmission ! En même temps une petite voix, une toute petite voix timide, émergeait du fin fond de son être, une petite voix à peine audible qui lui murmurait de l’intérieur : enfin…

 

Le chevalier savait, sans le traduire en pensées, ce qui lui restait à faire. Gonflé à bloc, il fonça vers la porte menant au couloir. Il s’arrêta avant de sortir de la pièce, et se retourna en direction de l’homme qu’il laissait derrière lui.

 

« Pardonne-moi, père, pour ces propos. »

 

Son père lui souriait, du sourire le plus compréhensif qu’on put imaginer.

 

Tout va bien.

 

Le chevalier sortit.

 

Le châtelain se coucha sur son lit et mourut tranquillement, sa mission accomplie.