L'homme et le dragon, chapitre 18


Naissance d'une confrérie

 

 


Le chevalier et le guerrier furent étonnés de la transfiguration de l’étranger. Sa soudaine ouverture les rapprochait comme jamais auparavant et c’est entre hommes, presque entre amis, qu’ils passèrent quelques jours à mieux se connaître, à deviser de tout et de rien, de leurs histoires respectives, de leur vie actuelle et du dragon. Ils s’avouèrent que leur nouvelle expérience ne ressemblait pas aux légendes. Ils parlaient d’un désir commun qui avait émergé comme une évidence : construire une confrérie du dragon. A l’évocation de cet engagement, l’étranger contacta pour la première fois en lui une certaine nostalgie qui pourrait le pousser, dit-il, à retourner chez lui. Ses comparses le regardèrent avec surprise. Comment pouvait-il désirer cela ? Après avoir échappé à l’horreur de la tyrannie et du massacre, il s’était trouvé un nouveau foyer parmi eux, et en ce jour il se liait à ces hommes qu’il pouvait désormais considérer comme des amis. Et voilà qu’il envisageait de repartir au moment où étaient réunies toutes les raisons de rester ! C’était à ne rien y comprendre.

 

« Peut-être est-ce la volonté du dragon », se hasarda-t-il à dire en sentant une pointe d’émotion qui lui était inconnue jusque là. Le trio comprit alors, sans devoir en deviser, que le fait de quitter n’était pas nécessairement incompatible avec le fait de rester. Les hommes sentirent que leurs actions préfiguraient un développement qui dépasserait leurs simples personnes. En attendant les événements qui ne manqueraient pas de se manifester dans le futur, ils continueraient d’explorer le chemin entamé. Ils se dirent tout cela sans parler.

 

En toute logique, la prochaine descente devait amener une résolution dans la vie du guerrier, afin de l’apprêter, lui aussi, à sa mission liée au dragon. Tout en étant d’accord sur le principe, les trois hommes étaient curieux de découvrir le sujet qui serait travaillé pour lui. Il ne leur semblait pas que la vie du guerrier comptait des zones d’ombre irrésolues. C’était donc avec une totale ouverture d’esprit que le groupe se préparait à la descente suivante, qu’ils planifièrent pour le soir même.

 

Le temple du dragon avait retrouvé toute sa sérénité. Ses prêtres, désormais habitués à leurs fonctions et soudés par une complicité nouvelle, étaient fin prêts. Un humour neuf faisait son apparition. « Vous avez fort mauvaise haleine, sire » s’aventurait à dire le guerrier. « Le dragon serait-il donc impatient de descendre ? » Les trois hommes éclatèrent de rire. C’est dans cette ambiance détendue que le chevalier quitta son corps, ouvrit la trappe et descendit allègrement les marches du premier escalier tout en marmonnant qu’il trouverait un raccourci pour la prochaine fois. Il ne prêta plus d’attention aux images qui tentèrent, une fois de plus, d’attirer son attention. Il considérerait dorénavant cet étage comme une monumentale perte de temps.

 

Avant d’ouvrir la trappe qui menait vers la peur, il sentit le dragon rugir de plaisir et d’agressivité. Alors qu’il n’était pas censé ressentir des effets physiques à cet étage, il sentait alternativement des refroidissements et des bouffées de chaleur. Il constatait qu’il était resté en connexion avec les sensations de son corps, qui se trouvait toujours dans le temple. Voilà qui était commode. Il n’aurait plus besoin d’aller et venir pour vérifier ses réactions corporelles. Il accepta donc le chaud et le froid comme un phénomène étranger à cet étage et à fortiori au suivant. Alors, il s’engagea dans le deuxième étage sous le sol, où il traversa comme prévu les odeurs de peur sans plus s’en inquiéter le moins du monde. L’énergie du dragon en lui s’était transformée en une véritable furie, et il dut se concentrer pour éviter de trembler d’excitation. Il ne savait pas ce qui l’attendait, mais il ne craignait plus rien depuis qu’il avait contacté sa capacité, voire son plaisir, de détruire. C’est en toute confiance dans son dragon intérieur et dans la curiosité de son esprit qu’il atterrit dans sa grotte personnelle. Celle-ci était encore illuminée par les torches, qui lui apportaient un étrange sentiment de confort avant d’entamer la suite de son exploration.

 

Le chevalier sentit le dragon l’attirer vers un des couloirs sombres avec la même force et la même détermination qu’une horde de chiens tire sur ses laisses en direction du gibier. Il n’avait plus qu’à imiter les chasseurs et à lâcher les chiens. Mû par le dragon, il se mit à courir dans le passage sombre vers le combat qui l’attendait dans la grotte suivante. Il n’essayait même plus de voir le sol ni les parois du couloir souterrain. Il avait développé d’autres perceptions de l’espace, plus adéquates aux déplacements dans cet étage. Il se rua dans la nouvelle grotte, prêt à en découdre, et… s’arrêta net.

 

L’espace était décoré de grandes draperies de couleurs. La lueur des bougies tamisait la grandeur de la salle. Un feu de bois écartait le cru humide qui régnait ailleurs dans les sous-sols. Au centre de la pièce, consommant du bout des lèvres un met délicieux, l’attendait une femme à la beauté magnétique. Elle n’avait pas les traits purs et délicats des dames pour l’honneur desquelles se battaient les chevaliers. Elle était plus dense, plus marquée par la vie, mais elle rayonnait quelque chose de non-identifiable qui attirait irrésistiblement l’homme à elle. Ses habits, transparents et ouverts de tous côtés, n’étaient qu’un prétexte à un semblant de couverture. Le chevalier était médusé.

 

Le dragon, lui, n’avait pas changé d’énergie. L’homme fut emporté malgré lui dans la furie agressive de l’animal. En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, il fut sur sa proie et pénétra la femme sans la moindre hésitation. Ils se lancèrent dans des ébats qui tinrent autant de la guerre que de l’amour. La puissance de la femme n’était pas moindre à celle de l’homme. Les plats et les décorations valsèrent dans tous les sens. Il n’y avait aucune sensualité dans leur confrontation complice autant que sauvage, juste la même fougue qu’un ouragan qui soulève des maisons sans considération pour le détail. Quand la confrontation se muait en fusion, leur énergie ne faisait plus qu’une. Ils étaient sur le point de laisser exploser un orgasme monumental au moment où ils se transformèrent ensemble en dragons surexcités. Ceux-ci, encore imbriqués l’un dans l’autre, se mirent à cracher l’un sur l’autre tout le feu emmagasiné pendant leurs ébats. Par leurs puissances combinées, ils furent instantanément réduits en cendres. Ils ne s’étaient pas détruits l’un l’autre. Ils s’étaient détruits ensemble !

 

Encore sous le choc, le chevalier ouvrit les yeux dans le temple et regarda ses compagnons.

 

« Ca va ? » demanda-t-il.

 

« Nous, oui. Vous n’avez pas rencontré le guerrier en bas ? » répondit l’étranger. « Ici, nous n’avons rien vécu de particulier. »

 

« Je ne sais pas. Tu n’as vraiment rien vécu de particulier ? » demanda le chevalier au guerrier.

 

Celui-ci haussa les épaules en faisant la moue. Il semblait aussi ignorant que l’étranger. Mais il avait l’étrange sensation d’être plus lié au chevalier qu’il ne l’avait jamais été auparavant, et en même temps plus détaché. Cette sensation paradoxale ne se traduisit pas en mots, et il garda le silence. Le chevalier observait toutefois que l’œil du guerrier pétillait comme il ne l’avait jamais fait, et il préféra lui aussi garder le silence par rapport à son aventure souterraine. Il y aurait désormais entre eux une gêne nouvelle, et une complicité accrue.

 

Dans l’invisible, les bases de la confrérie du dragon étaient désormais établies. Celle-ci mettrait encore quelque temps à se manifester concrètement.