L'homme et le dragon, chapitre 10


Le temple du dragon

 

 


Arrivé au château, il ne vit et ne sentit aucun changement. Ce n’était que lui-même qui avait changé, il le sentait bien. Il y avait sa liaison nouvelle avec le dragon. Mais il y avait plus, un plus indéfinissable qui mettrait encore quelque temps à se développer. Après avoir retrouvé ses proches et s’être enquit en particulier du bon retour de son faux écuyer et vrai fidèle soldat, il eut l’envie d’inspecter l’ancienne geôle du dragon. Quelle drôle d’idée, se dit-il en descendant dans l’aile secrète et souterraine de la bâtisse. Si le dragon n’objectait pas à cette visite, c’était parce que son énergie était neutre. Comme le chevalier n’avait à ce moment aucune émotion (c’était, au plus, une intuition qui le menait dans ces couloirs obscurs), le dragon n’avait aucune raison de réagir.

 

Le nouvel être s’assit sur un tabouret de bois au centre de l’ancienne prison du dragon. Il observa et médita. Les murs étaient suintants d’humidité. Aucune fenêtre, aucune lucarne ne laissait entrer la lumière extérieure. L’air n’était rafraîchi que parce que les soldats avaient continué d’aérer les lieux par les couloirs, séparés de la geôle par de lourdes grilles. Ce lieu n’était décidément ni agréable, ni accueillant.

 

Accueillant, il s’était bien dit accueillant ?!

 

« Accueillant » était le qualificatif qui décrirait dorénavant ce lieu. Il fallait lui donner une nouvelle destination qui ferait oublier qu’il servit un jour de prison. Le chevalier fit venir une équipe de ses ouvriers les plus qualifiés. Les grilles disparurent. Un discret conduit d’aération fut creusé dans les murs, qui furent ornés de flambeaux. Ceux-ci brûleraient désormais jour et nuit pour chauffer ce nouvel espace. Une fois le lieu asséché, il fut orné de lourds et chaleureux rideaux. Le sol fut pourvu d’épais tapis. Les travaux furent terminés en quelques jours. Cette pièce, désormais bien éclairée et ornementée, semblait immense et… accueillante. L’homme au dragon, sans trop savoir pourquoi, se sentit ému. L’animal en lui aurait ronronné s’il avait été un chat. Mais il était tout sauf un chat… ou alors, il aurait pu être une panthère noire. Etrange comme de telles idées pouvaient émerger spontanément, se dit le chevalier. Il fut fort aise de constater le confort du lieu qu’il appelait provisoirement « le lieu accueillant » à défaut d’une dénomination plus adéquate. Toute énergie d’emprisonnement avait disparu, envolée à jamais.

 

Le lieu était transformé comme il avait pressenti de le faire, mais l’homme au dragon était confus. Il ne savait pas pourquoi il avait effectué ces changements ni à quoi ceux-ci devaient servir. Il se sentait à l’aise dans ce nouveau lieu. Mieux encore, il y sentait un grand bien-être. Peut-être l’avait-il organisé ainsi afin de se donner envie d’y revenir ?! Ou d’y accueillir d’autres personnes ? Mais alors, dans quel but ? Et si le but n’était point d’y accueillir des personnes, que se destinait-il à accueillir ? Se rappelant l’enseignement du maître du temps, il se dit que les réponses viendraient en leur temps. Il devait, avant cela, parachever l’organisation du lieu.

 

Depuis l’époque de la prison jusqu’aux travaux de transformation par les ouvriers, le lieu avait été gardé par des hommes d’armes payés pour empêcher le prisonnier de s’évader. Le lieu se destinant à des nouvelles fonctions encore inconnues, la nature même des gardiens devait changer avec lui. Il renvoya donc les soldats, les réaffectant à des postes où ils seraient plus utiles. Il découvrit avec surprise leur contentement au moment où le dragon faisait résonner en lui-même leur esprit de satisfaction. Il sentait également leur sentiment d’impuissance en étant confrontés au remplacement des grilles de prison par de confortables rideaux. Cette constatation renforça en lui l’idée que ces hommes n’étaient plus à leur place en ce lieu. C’est donc à la satisfaction de tout le monde que les soldats s’en allèrent occuper de nouveaux postes.

 

Assis sur son tabouret en bois, le chevalier médita encore. Il était seul dans l’immense pièce. Les ouvriers et les décorateurs avaient terminé leur travail, et les hommes d’armes avaient plié bagages. Dans sa quête intérieure de nouveaux gardiens du lieu, il comprit que celui-ci ne pouvait plus être confié à des hommes dont le travail dépendait de leur solde, aussi valeureux soient-il. Pour la première fois, il comprit la différence entre un soldat et un guerrier. Le visage de l’homme d’armes, qui l’avait accompagné déguisé en faux écuyer, lui vint à l’esprit. Cet homme lui était toujours resté fidèle, envers et contre tout. C’était un véritable guerrier, dont l’implication ne dépendait pas du profit qu’il pouvait tirer de la situation. Il remplissait d’abord sa tâche, pour ensuite seulement accepter la rétribution qui lui fut allouée. Jamais il n’avait pillé ni délesté des ennemis, se bornant aux raisons de la guerre. Jusqu’à ce jour, le chevalier qui avait la guerre en horreur, n’avait pas pu apprécier les exceptionnelles qualités du guerrier. Il avait d’abord fallu qu’il se débarrasse des soldats. Etonné de son propre choix, il fit mander cet homme sur-le-champ.

 

Le guerrier mit pour la première fois les pieds dans la pièce immense, ayant ignoré l’existence de la prison secrète jusque là. Le guerrier se demandait pourquoi son maître l’appelait en cet endroit paisible et confortable. Ce moment ne ressemblait en rien au moment où il s’était engagé pour la périlleuse mission d’infiltrer chez un roi ennemi sous la fausse identité d’un écuyer d’un prétendu croisé. Cette précédente aventure ne lui semblait pas très éloignée dans le temps ; pourtant tout lui semblait changé. Il trouva son maître fort changé quand celui-ci, plutôt que de lui demander sa collaboration, lui parla en confidence. Le chevalier parla longuement au guerrier, d’homme à homme. Il lui raconta tout ce qu’il avait vécu et appris depuis la découverte de l’existence du dragon jusqu’à ce jour. Il lui raconta ses changements, ses certitudes et ses doutes. Ignorant pourquoi, il omit de parler de la femme des bois. Mais il parla longuement de la transformation de la prison en ce nouveau lieu accueillant. Il expliqua candidement qu’il était incertain de la destination de ce grand espace, ainsi que de la fonction que le guerrier était censé y remplir. Le guerrier ne s’était jamais senti si proche d’un autre homme que ce jour-là. Il se sentait complice de l’homme au dragon. Peut-être était-ce parce qu’ils se préparaient à se mettre au service d’une même cause, alors que jusqu’alors un des deux hommes était au service de l’autre. Le guerrier se sentait valorisé et responsabilisé. Il informa le chevalier qu’il acceptait cette nouvelle mission avec d’autant plus d’enthousiasme qu’il en ignorait encore les tenants et les aboutissants.

 

Le guerrier était un aventurier, un preneur de risques. Il était un homme de peu de paroles, mais ses actes étaient fiables. L’homme au dragon sut, une fois de plus, qu’il pouvait avoir confiance en lui. Il lui aurait confié la garde de sa propre vie sans hésiter. C’est pourquoi, après avoir reçu son accord, il lui demanda son avis. La demande du guerrier le prit de court.

 

« Il me semble clair que le dragon sera impliqué dans notre projet encore inconnu. Avec votre accord, messire, j’aimerais choisir un second parmi dans meilleures troupes. »

 

« Accordé. As-tu déjà un soldat en tête ? »

 

« Oui, messire. L’étranger. »

 

« L’étranger ?! Mais cet hère est un écorché vif. Je lui ai longuement parlé avant notre périple à la cour du roi, et l’ai ensuite beaucoup observé. Il est hanté par les fantômes du passé, et il n’est à l’aise que dans l’anonymat de la garnison. Il nous est certes fidèle, et il est valeureux, mais de là à lui confier une mission d’exception ?! »

 

« Messire, pensez un instant à l’extraordinaire coïncidence de son périple. Cet homme a parcouru une distance infinie afin de fuir l’univers des tyrans et de leurs dragons, pour aboutir où cela ? Ici et maintenant ! Ici, où se trouve rien de moins que le dragon dominant, celui qui est réputé être le plus dangereux de tous. Maintenant, au moment précis où le dragon est libéré. Croirez-vous vraiment au hasard, messire ? »

 

Le chevalier réfléchit un instant.

 

« Admettons que tu as raison. Tu n’en convaincras pourtant pas l’étranger. Je suis persuadé qu’il croit à un mauvais sort, à une mauvaise blague du destin qui l’a remis en présence de ce qu’il désirerait tant oublier. »

 

« Il n’est pas nécessaire de croire à sa mission pour la réussir. Il suffit de se trouver à la bonne place et au bon moment. Je prétends qu’il a trouvé cette place malgré lui, depuis son arrivée parmi nous. Je suis honoré de la confiance que vous m’accordez, messire. Pour ma part, j’octroie ma confiance aux coïncidences. »

 

Le chevalier était impressionné. Il n’avait pas entendu le guerrier prononcer autant de mots depuis qu’il l’avait engagé à son service. Il avait ses doutes à propos de l’étranger, mais il faisait confiance au guerrier. Et il se fit que le guerrier désirait embarquer l’étranger dans cette étrange mission. Partagé entre le doute et la confiance, le chevalier choisit pour la confiance.

 

« D’accord. Pose-lui la question. Mais ne l’engage que s’il te suit de son plein gré. »

 

« Il me suivra, messire. Ayez confiance. »

 

Le guerrier sortit derechef pour deviser avec l’étranger. Le chevalier resta seul une fois de plus. Il se sentit étrangement heureux. Si le dragon avait été une colombe, il aurait roucoulé. Mais, dans sa nature profonde, il tenait plus de l’aigle que de la colombe. Il ne roucoula donc pas.

 

Le soir, l’homme au dragon se tenait à la fenêtre de ses appartements. Il observait de loin la tour de garde, dans laquelle le guerrier et l’étranger parlèrent intensément. Le guerrier, en fait, parlait peu. Après avoir assisté aux confidences de son seigneur, il recueillit placidement les doléances de l’étranger. Ce dernier, se sentant en confiance, vida son sac. A l’aube, il n’eut plus qu’un mot à dire : « Oui ». Et les deux compères allèrent se coucher au chant du coq. Le chevalier éreinté alla se coucher bien avant que ces deux-là n’aient arrêté de deviser, Il se préparait à faire, en songe, une rencontre essentielle.