L'homme et le dragon, chapitre 3


Le rêve du dragon

 

 

Je dois avoir rêvé à propos de la liberté.

 

Cette énorme grille ouverte, est-elle vraiment ouverte ? Je n’y crois pas. Je ne peux pas y croire. Ce courant d’air qui rafraîchit ma cellule n’est pas réel. Je ne peux pas me permettre d’envisager qu’il soit réel. Cette caricature de chevalier qui m’exhorte à me lever n’existe pas. Depuis le temps que je suis enfermé ici, j’ai perdu toute mémoire de l’être humain, toute mémoire de la liberté. J’ai renoncé.

 

Ce qui m’arrive maintenant ne peut pas m’arriver. Ce n’est pas possible. Je suis fait pour être affalé, pour me languir dans mon ennui entre des murs suintants, sans recevoir d’attention de qui que ce soit. Je ne me rappelle pas avoir été autrement. Quand je me permets de ressentir quelque chose, je suis maussade. Mais en général, heureusement, je ne sens rien. Mieux vaut rester amorphe que de me rappeler ce que j’ai été, ce que j’ai du être.

 

Il y a quelques instants encore, il y eu des bruits dans les couloirs sous-terrains. D’abord, des échos d’une voix qui commandait à d’autres voix. Ensuite, des clés qui tournaient dans des serrures. Ces sons semblaient interminables. Il devait y en avoir, des serrures. Enfin, des pas qui se hâtaient, qui se rapprochaient de ma cellule. Puis cet étrange chevalier avec sa drôle d’armure se mit à secouer de toutes ses forces les barreaux de ma géante cage. Que de bruit, que de bruit ! J’aurais préféré qu’on me laisse dormir. Pourquoi diable fallait-il à tout prix me réveiller ?

 

Ce chevalier se comportait comme un véritable sauvage, jusqu’à ce qu’un geôlier déverrouilla les grilles. Je le distinguais un peu de travers, entre mes paupières lourdes d’une éternelle fatigue. En s’approchant de moi, il se mit à pleurer en voyant mon état. Mauviette ! Comment un vieux dragon affalé peut-il inspirer une telle pitié ? Je ne la vaux pas. J’ai renoncé, c’est tout. Je suis à la retraite, mis au rencard. Qu’on me laisse tranquille, maintenant.

 

Mais l’homme n’en démord pas. Il verse des larmes et des larmes. Il essaie de me rassurer alors qu’il semble en avoir plus besoin que moi. Il parle de mémoires, d’énergies, d’éveil, de puissance, de choses auxquelles je ne comprends rien. Je vis cette situation comme dans un rêve. Elle se déroule malgré moi. Elle n’a rien à voir avec moi. Laissez-moi tranquille.

 

Le chevalier donne des ordres. Il doit être important, car les hommes d’armes s’empressent de le satisfaire. Les premiers reviennent avec du matériel et des bûches, et allument un feu dans ma cellule. Il faut que je ferme les paupières un instant, ce qui n’est pas compliqué vu qu’elles sont à peine ouvertes de toutes façons. Je n’ai plus l’habitude de la lumière, fût-elle d’un feu de bois. La pièce s’illumine, se réchauffe… Je ne l’avais pas encore vue comme ça, je n’y avais pas encore senti cette chaleur naissante.

 

Les suivants apportent des brosses, des torchons et des seaux d’eau. J’imagine un instant qu’ils vont nettoyer ma geôle, mais non. Ils entreprennent un décrassage en règle de ma personne, et vu mon état et mon gabarit, ils en auront pour un bon moment. Je ne comprends pas. Pourquoi se donnent-ils tant de mal pour un vieux dragon inutile ? Je crois avoir la berlue : le chevalier lui-même s’est mis à l’ouvrage avec ses hommes, comme si sa propre vie en dépendait. Un des soldats se demande en travaillant s’il est bien prudent de me libérer. Me libérer ?! Qu’est-ce qu’il raconte, celui-là ? Il parle de légendes de dragons qui deviennent sanguinaires dès qu’on n’arrive plus à les contrôler. Il ne sait pas trop quoi en penser, dit-il, mais il ne semble pas rassuré. Est-ce donc moi, ce tas difforme affalé depuis des siècles dans un souterrain, qui lui inspire cette crainte ? Quelqu’un pourrait-il le ramener à la réalité ?

 

« Fais-moi confiance » lui répond le chevalier en récurant mes écailles. Confiance ? Confiance en quoi ? Il ne voudrait quand même pas que je bouge d’ici, celui-là. Il n’existe pour moi aucun autre endroit. Alors les gars, arrêtez de rêver ! Toute cette excitation autour de moi me fatigue.

 

Je m’endors.

 

Je rêve.

 

Je me trouve dans la geôle, brossé par des hommes en arme. Cela m’énerve. Pour qui se prennent-ils ?! Je me redresse. Je prends toute la place dans ce lieu, non c’est pire, je grandis, ou alors la pièce devient toute petite et m’enserre. Je ne sais pas. C’est très dérangeant, car je me sens à l’étroit. Les soldats paniquent et courent dans tous les sens, mais ne trouvent pas de sortie. Ils ne sont pas plus grands que des fourmis. Toute leur agitation me dérange profondément, et je les écrase de mes pieds gigantesques comme les misérables insectes qu’ils sont. Je n’arrête pas de grandir. Les murs se lézardent, les pierres tombent, le feu s’étend à tout l’espace jusqu’à m’intégrer en lui. Je me sens très puissant au milieu du feu, dont les flammes montent aussi haut que moi. Nous ne faisons plus qu’un. Je perce le plafond, j’occupe maintenant deux étages, non trois étages du château qui s’écroule de toutes parts. C’est le sauf-qui-peut général. Des gens prennent leurs jambes à leur cou et se fondent dans la campagne avoisinante. Mon volume a doublé, non, triplé, non… quadruplé ! Les ruines du château sont écrasées sous mon corps. Je me transforme en oiseau. En oiseau de feu. Il n’y a plus de distinction entre les flammes et mes ailes. Je suis tout feu, tout flammes. C’est la jouissance suprême. Je suis le feu, le vent et le feu. Je souffle sur la terre. Je détruis tout. La terre est rasée, il ne reste que des ruines, des décombres et des cendres encore fumantes. Les lacs, les rivières et mêmes les mers bouillonnent. Toute vie en elles périt. Il ne reste plus que moi, c’est grisant. Je domine, je domine, JE DOMINE !

 

Je me réveille.

 

En sursaut.