L'homme et le dragon, chapitre 16


Le monstre

 

 


Le chevalier regarda autour de lui, la grotte étant maintenant illuminée par de nombreuses torches. L’espace était relativement grand. Les ouvertures qu’il avait perçues étaient autant de couloirs percés dans le roc. Ces couloirs étaient trop profonds pour qu’il puisse distinguer où ils menaient, d’autant plus que seul le début de chaque passage était éclairé par les torches de son désir. Il s’habituait à l’odeur de la peur, omniprésente. L’excitation du dragon en lui était latente. Elle était présente. Il la sentait puissante mais sans débordement. Elle semblait lui dire : « Je suis à la maison. » L’homme sentait que ce n’était qu’une rémission. La secousse d’impatience qui l’avait ébranlé résonnait encore en lui, comme porteuse d’espoir d’un ouragan.

 

« On y va ! » se dit-il intérieurement, obtenant l’adhésion instantanée du dragon. Il voulut prendre une torche pour s’aventurer dans un des couloirs, mais celle-ci restait irrémédiablement fixée à la paroi de la grotte. Il râla un instant sur les lois de cet étrange monde d’apparences, délaissa l’idée d’emporter la torche, et s’aventura dans le premier conduit venu aussi loin qu’il put encore en distinguer les contours. Arrivé à ce point, il remarqua que son regard de dragon ne l’avait pas quitté. Les faisceaux rouge-orange perçaient les ténèbres devant lui. Il se retourna une dernière fois. La lumière de la grotte centrale ne formait plus qu’un petit point, loin derrière lui. Il avait l’impression que l’aventure ne faisait que commencer. Il avançait pas à pas dans la pénombre. Il ignorait ce qui l’attendait.

 

Il marchait et marchait encore. Le passage lui semblait interminable. Comme « rien de particulier » ne se passait, il se détendait progressivement. Au moment où il sentait qu’il entrait dans une nouvelle grotte, son haleine se mit à puer comme si ses entrailles renvoyaient ce qu’elles avaient refusé de digérer. C’est alors que l’enfer se déclencha. En même temps que le lieu s’emplissait d’un hurlement rauque et déchirant, le chevalier sentait quelque chose

d’énorme s’abattre juste à côté de lui, le ratant de peu. Son regard de dragon perçu une patte aussi grande que lui-même, et il dut faire vite pour éviter le second coup. Il sauta de côté, tout en regardant vers le haut quel être l’attaquait aussi violemment. Son regard ne put englober l’entièreté du monstre, mais il vit une horreur qui ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait. Une grosse masse écorchée vive aux yeux purulents, dont le hurlement incessant semblait émaner de tous ses pores, frappait à l’aveuglette. L’homme ressentait l’immensité de la souffrance de ce qu’il n’arrivait même pas à nommer un animal. Il avait une pitié viscérale pour cet être immonde, alors qu’une panique envahissait toutes ses cellules face à l’agression forcenée. En sautant pour échapper aux coups, il s’était malencontreusement engagé dans la grotte, se coupant de toute possibilité de retraite. L’attaque du monstre, qui s’interposait entre le couloir et lui, redoublait en intensité. Le chevalier, qui ne réussissait pas à s’échapper, entendit soudainement la petite voix au milieu de la tempête.

 

« Laisse le dragon dominer ta peur, laisse-le TE dominer. Lâche tout contrôle. Lâche ! »

 

Il sentit confusément que le dragon était plus puissant que sa peur. Il ne prit pas le temps de réfléchir, et laissa tout l’espace au dragon surexcité. C’est alors que, pour la première fois, il devint le dragon. Il n’y eut aucun processus de changement. Comme par miracle, il était le dragon. Son volume était énorme, et du coup le monstre lui semblait petit. Il se nourrissait de l’agressivité aveugle de cet être immonde et la décuplait en lui. Même l’espace autour d’eux semblait avoir disparu. Il n’y eut aucun combat.

 

« Détruire ! Détruire ! Détruire ! »

 

Il n’avait plus rien d’autre à l’esprit. Et il cracha un feu d’enfer interminable sur l’être maléfique, qui se tordait dans des souffrances abominables.

 

En surface, dans le temple, l’étranger était pris de fortes convulsions. Il éructait, de la bave suintant de sa bouche, et on ne voyait plus que le blanc de ses yeux. Ses muscles étaient incontrôlables, passant de la crampe à la détente sans la moindre logique. Le guerrier, un habitué des champs de bataille, s’était précipité à son secours pour qu’il ne se blesse pas en se cognant, et pour qu’il n’avale pas sa langue. Pendant qu’il paraît au plus pressé, le guerrier ne quittait pas le corps du chevalier des yeux. Il s’en doutait bien, que l’un avait quelque chose à voir avec l’autre. Même si le chevalier était quelque peu agité, aucune intervention extérieure ne semblait requise. Les spasmes de l’étranger cessèrent aussi brusquement qu’ils étaient apparus. A leur place s’était déclenchée une très forte fièvre, que le guerrier apaisait avec des tissus frais et humides. Il couvrit l’homme d’une épaisse couverture, ce qui apaisa ses tremblements.

 

En bas, dans la grotte du deuxième étage sous le sol, le monstre était réduit en cendres.

 

En haut dans le temple, le chevalier revenait à ses sens et à son corps. Il se sentait extrêmement fatigué. La pièce ressemblait plus à un champ de bataille qu’à un temple respectable. L’étranger, épuisé, s’endormait dans les bras du guerrier. Tout tension disparut du corps de l’homme au dragon. Des larmes coulèrent doucement sur son visage…