L'homme et le dragon, chapitre 8


Le maître du temps

 

 


L’homme qui vint à lui portait un simple vêtement gris, cousu sans fioritures. Il ne portait aucun signe distinctif, ce qui tranchait avec les costumes riches de la noblesse et avec les armures de la garnison. Sa différence n’attirait paradoxalement aucune attention sur lui. La véritable sobriété n’attire jamais l’attention ni des riches, ni des pauvres. Il avait un âge moyen, une corpulence moyenne, des cheveux mi-longs et une barbe discrète. Il parlait tellement peu que seules quelques personnes privilégiées connaissaient le son de sa voix. Se déplaçant comme s’il était posé, il ne marchait ni rapidement ni lentement. Personne ne savait depuis combien de temps il était là, ni pour combien de temps il y resterait. En fait, personne ne s’en souciait. En quoi un être qui ne ripaille pas, ni rit pas, ne se fâche pas, et ne s’engage dans aucun conflit fût-il verbal, pouvait-il intéresser qui que ce soit ?

 

Le maître du temps décida de se montrer au chevalier assis sur un banc de pierre, le regard dans le vide. L’énergie du dragon avait décuplé la léthargie du chevalier qui ne ressemblait plus vraiment à un nouvel être. Il avait une impression constante que le trop-plein de ses ingurgitations cherchait à remonter, mais tout restait coincé au niveau de la gorge. Son esprit était brumeux, ses intestins lourds, ses nerfs endormis, sa vigilance anesthésiée. L’homme en gris s’assit à ses côtés et attendit. Le maître du temps avait le temps.

 

Quelques heures passèrent, le temps que le temps fasse son œuvre. Le maître du temps ne parlait jamais en premier. Il attendait toujours qu’on s’adresse à lui. Le moment arriva donc où le chevalier remarqua la présence de cet homme silencieux et inodore à ses côtés.

 

« Etes-vous là depuis longtemps ? »

 

« Depuis plus longtemps que cela. Je vous ai laissé tout le temps de me remarquer. »

 

« Pourquoi devrais-je vous remarquer ? »

 

« Parce que vous avez besoin de moi. »

 

Le chevalier frissonna, comme si une brise fraîche venait le revigorer. Enfin quelqu’un dans ce maudit château qui pouvait l’aider ! Comment ne l’avait-il pas vu plus tôt ? Il observait ce discret voisin qui ne portait aucun signe distinctif et n’attirait pas d’attention à lui. N’arrivant pas à se forger une opinion, il n’avait d’autre option que de continuer à poser des questions. Il ignorait que c’était la meilleure façon de dialoguer avec le maître du temps. Pourtant, une partie de lui savait. C’était la mémoire. Il posa donc une nouvelle question.

 

« En quoi pouvez-vous m’aider ? »

 

« Rentrez chez vous. »

 

S’il y avait une réponse qu’il ne désirait pas entendre, c’était précisément celle-là. Il n’arriva pourtant pas à se sentir outragé, car l’homme lui inspirait confiance. Il ne remarqua pas les rares occupants du château qui déambulaient dans la cour, regardant avec étonnement ce chevalier croisé parler dans le vide à côté de lui, comme s’il s’adressait réellement à un interlocuteur.

 

« Que voulez-vous dire, rentrer chez moi ? Cela n’a aucun sens. »

 

« C’est la seule décision sensée. Il n’y en a pas d’autre. Rentrez chez vous. »

 

« Pourquoi ? Parce que je ne trouverai pas ce que je cherche ici ? »

 

« Non. Parce qu’il est trop tôt. »

 

« Trop tôt pour quoi ? »

 

« Pour trouver ce que vous cherchez. »

 

« Les dragons ? »

 

« Oui. »

 

« Sont-ils ici ? »

 

« Ici et ailleurs. »

 

« Comment savez-vous cela ? »

 

« Je sais. Ce que je ne sais pas, personne ne le sait. »

 

Quel étrange homme, se dit le chevalier toujours plus attentif. Les paroles de l’homme en gris avaient un accent de vérité. Le questionnement continua.

 

« Pourquoi serait-ce trop tôt ? »

 

« Vous déchaîneriez l’enfer. Pas que les dragons soient l’enfer en eux-mêmes, certes non. Mais comment pourriez-vous maîtriser un troupeau entier alors que vous faites encore vos premiers pas avec un seul dragon ? De plus, regardez-vous. Est-ce dans cet état que vous comptez libérer quoi que ce soit ? »

 

Le chevalier, pour la première fois, se sentit un peu vexé. L’homme en gris avait tellement raison qu’il commençait à l’énerver. Mais… il avait raison. Autant en profiter.

 

« Je devrais commencer par apprivoiser le mien, si je comprends bien ? »

 

« Disons que vous devez vous apprivoiser vous-même. Comment pensez-vous avoir agi pour vous introduire en ce château ? Vous avez trahi tous vos idéaux. Vous avez menti à propos de vos origines. Vous avez monté un cheval. Vous avez endossé le costume d’un usurpateur. Vous avez pris plaisir au détriment de manants qu’habituellement vous soutenez. Vous avez joué le jeu des forces du mal. Est-ce avec cette mentalité que vous espérez monter le dragon ? »

 

« Mais c’était pour libérer les dragons ! Il sera toujours temps de dévoiler mes vertus ensuite. »

 

« Non mon ami. »

 

L’homme en gris l’avait appelé son ami, et sa remarque n’était pas aussi ironique que le chevalier imaginait. L’homme répéta :

 

« Non mon ami, commencez par réactiver vos vertus ! Ensuite seulement vous serez en mesure de monter votre animal, et plus tard seulement vous pourrez penser à en libérer d’autres. »

 

Ils firent silence. Qu’ajouter à ces propos pleins de sens ? Le nouvel être rentrerait donc chez lui, laissant le château du roi et les dragons à leur sort. Il lui restait une question à poser.

 

« Qui êtes-vous ? »

 

« Je suis le maître du temps. Vous avez déjà rencontré un de mes associés sur terre, l’énergie de l’ambre. Moi, je vis ici, dans ce château. »

 

« Mais… pourquoi avez-vous choisi de vivre ici, au milieu de cette perversion ? »

 

« Ce sont eux, les humains, qui ont envahi mon domaine et qui ont construit un château-fort en cet endroit. Je vis ici depuis toujours. Disons, si vous le voulez, que c’est mon quartier général sur terre. Ils ont reprit et perverti ma devise. « Rex dominatur » signifie « La loi domine ». Il s’agit de la loi du temps, évidemment. Ma loi. Personne ne peut changer le temps, sauf moi-même. Le temps est loin d’être immuable, mais il n’est pas donné aux humains de le changer. S’il change, c’est malgré eux. Aujourd’hui, tout le monde pense que c’est le roi qui fait la loi. Quelle hérésie ! J’existerai encore longtemps après que le roi et sa loi auront disparu. »

 

Le nouvel être, qui commençait à maîtriser l’art du questionnement, sut à l’avance la réponse à la question suivante. Il la posa tout de même.

 

« Finalement, le but de ma venue ici était notre rencontre ? Non ? »

 

Le maître du temps sourit.

 

« Tu t’améliores rapidement. C’est bon. Mais pas trop vite, mon ami. N’oublie pas cela. »

 

Pour la deuxième fois, le maître du temps l’avait appelé son ami. Et il l’avait tutoyé.

 

« Pourrais-je encore faire appel à votre aide ? »

 

« Ta plus grande aide est de connaître mon existence. Cela te donnera la foi, ou plutôt une foi plus grande que celle que tu possèdes déjà. J’ai, par ailleurs, encore d’autres assistants sur terre. Tu n’as aucune raison de t’inquiéter. Va maintenant. Rentre chez toi. »

 

Pendant que le chevalier s’éloigna, le maître du temps disparut à son regard.