L'homme et le dragon, chapitre 15


Le deuxième sous-sol

 

 


Plusieurs jours passèrent sans état d’âme particulier pour le chevalier. Les habitants du château qui partageaient sa vie et son espace remarquèrent la banalité de son comportement et de ses attitudes. Lui-même ne pensait pas, ne se posait aucune question. Il vivait. Il était.

 

La seule exception consista en une réunion avec ses complices en vue de préparer la prochaine descente. Il leur intima l’ordre de veiller l’un sur l’autre, et de s’empêcher l’un l’autre de s’assoupir pendant qu’il serait en voyage. Il avait compris qu’en restant attentif à lui-même et à son apparent endormissement, le guerrier et l’étranger ne pouvaient que s’endormir à leur tour. Or, en veillant réciproquement à leur propre état d’éveil, ils n’en seraient que plus alertes et resteraient paradoxalement plus attentifs aux besoins du corps du chevalier. Tous trois se réjouissaient de ce plan tellement simple qu’ils n’y avaient pas pensé précédemment.

 

C’est avec une grande légèreté d’esprit que les trois prêtres du dragon s’installèrent dans leur temple, que le chevalier quitta son corps et traversa le premier étage sans s’arrêter aux images qui tentaient vainement d’accaparer son attention ça et là, qu’il ouvrit la deuxième trappe et qu’il entama la descente du nouvel escalier sans s’inquiéter des effluves de peur qui remontaient des profondeurs. Le contraste était grand entre la sérénité de l’homme qui descendait une marche après l’autre dans la pénombre, et la fébrile excitation du dragon qui l’habitait. Jamais auparavant il n’avait aussi clairement senti la distinction entre lui-même, son corps et le dragon. Il lui semblait évident que son corps appartenait au monde de la matière, et qu’il ne pouvait pas descendre aussi bas que l’endroit où le chevalier se trouvait à ce moment. A sentir l’exubérance du dragon, ce nouvel étage semblait être son domicile, alors qu’il était également capable de se manifester dans le monde de la matière. Quant à lui-même, le chevalier, il pouvait manifestement se mouvoir sans problème d’un étage à l’autre, pour autant qu’il respectait le protocole non-écrit dans les grimoires de la matière. Il se rappela l’avertissement de la petite voix qui connaissait tout sauf sa propre identité. « A cet étage, c’est la confusion qui signe la perte des hommes. » Il se félicita de ne pas s’être dépêché trop rapidement, et d’avoir pris le temps nécessaire pour sortir de la confusion. Il sortit de ses pensées au moment où ses pieds foulèrent le nouveau sol. Il avait franchi la dernière marche, alors que rien de particulier ne l’avait interpellé en chemin.

 

L’homme au dragon restait une nouvelle fois immobile, se laissant le temps de ressentir dans un noir plus profond encore qu’à l’étape précédente. L’espace dans lequel il se trouvait à cet étage lui semblait moins large, moins illimité. Mais il ressentait bizarrement que les limites de ce nouvel espace présentaient des ouvertures. L’odeur de la peur circulait librement. L’impression qu’il en avait le fit penser aux courants d’air qui traversaient le château quand de grands vents réveillaient la campagne endormie. Mais l’odeur de la peur était fort différente, évidemment, de celle de l’air campagnard. Cette réflexion attira son attention sur le fait qu’il n’y avait peut-être pas d’air du tout dans cet étage au creux de la roche. Après tout, ce n’était que son corps qui devait respirer de l’air pour survivre. C’était également son corps qui devait boire et manger. Il remarqua qu’il n’avait ni faim ni soif. Forcément, se dit-il encore. Arrivé au terme de ses constatations, il désira voir l’environnement dans lequel il se trouvait. Mais contrairement à l’étage supérieur, ses yeux ne s’adaptèrent pas à la pénombre. La réponse vint du dragon qui s’impatientait férocement à l’intérieur de l’exaspérante immobilité de son maître. L’animal s’ébroua une bonne foi, secouant de l’intérieur le « corps énergétique » du chevalier, ce qui provoqua un frémissement de son corps physique dans le temple. Ce léger mouvement n’avait pas échappé au guerrier et à l’étranger, qui se sourirent d’un air entendu. Le corps du chevalier restait par ailleurs serein, en profond état de méditation, et les deux hommes ne ressentirent pas le besoin d’intervenir. Habitués aux phénomènes de la nature, ils restaient toutefois vigilants à le soutenir au cas où une tempête suivrait cette légère brise.

 

Au « moins deux », le chevalier eut la surprise de sa vie. Le dragon, indépendamment de sa propre volonté, avait pris possession de son regard. L’animal regardait désormais à travers les yeux du chevalier. Dans le temple, ses yeux physiques chauffèrent derrière ses paupières fermées. Il sentait, concentrée dans son regard, une puissance équivalente aux charges meurtrières des anciens chevaliers montés sur les dragons. Son regard projetait maintenant des faisceaux de lumière rouge-orangée dans la direction qu’il prenait. Il lui suffisait de regarder dans une direction de son choix pour éclairer ce qui s’y trouvait. S’il ne pouvait pas tout illuminer en une fois, il distinguait par contre avec une rare acuité tous les détails des zones éclairées. Il commença par regarder au-dessus de lui. Il était dans une grotte, ce qui lui semblait logique puisqu’il se trouvait dans la roche. La petite voix ne le laissa pas explorer plus loin et intervint sans tarder : « Es-tu certain de te trouver dans une grotte ? N’oublie pas que la confusion… »

 

« Oui, JE SAIS ! La confusion signe la perte des hommes à cet étage ! » s’exclamait l’homme, surpris par son propre énervement. « Mais ça n’a rien à voir avec la grotte. Je vois bien que c’est une grotte quand même ! »

 

La petite voix ne releva pas le ton soudainement grossier du chevalier, car sa fonction était de ramener à la raison. Elle lui demanda simplement : « Et à l’étage supérieur, tu étais dans une grotte ? »

 

Le chevalier était décontenancé. C’est vrai que, descendu dans la roche, la logique aurait voulu qu’il se trouve d’emblée dans une première grotte plutôt que dans l’espace illimité rempli des mémoires et des rêves qu’il y avait rencontrés. Or, s’il devait douter de la réalité du lapin blanc, quelles garanties avait-il pour croire à la réalité de la grotte dans laquelle il se trouvait ? Il éclaira droit devant lui et toucha la paroi rocheuse, noire et un peu suintante de la grotte. « Là ! Comme ça, je sais que la grotte est réelle ! »

 

« Si tu avais touché le lapin, tu aurais eu la même impression. »

 

Le chevalier n’était plus exaspéré par la petite voix, mais par ses propres tentatives répétées d’argumenter avec quelqu’un qui avait toujours raison. Il changea d’attitude, ce qui eut le mérite de le calmer. Plutôt que de combattre la voix, il l’utiliserait dorénavant à bon escient en lui posant des questions. Après tout, que cherchait-elle à faire d’autre que de l’aider ?!

 

« Puis-je te poser des questions ? »

 

« Bien sûr. Mieux vaut les poser à l’avance, d’ailleurs. Cela m’évitera de devoir intervenir à chaque moment où tu commets une erreur. »

 

« Dans ce cas… la grotte est-elle réelle ou non ? »

 

« Oui ET non. Rappelle-toi quand tu as consulté les plans du château que tes ancêtres avaient établis avant de le faire construire. Les plans étaient-ils réels ? »

 

« Oui, bien sûr. »

 

« Mais… étaient-ils le château lui-même ? »

 

« Non, évidemment. Quelle question ! Le château devait encore être construit quand les plans ont été établis. »

 

« Il en est de même pour cet étage. Tu y trouveras des plans de situations et d’évènements qui se manifesteront ou non dans le monde matériel. Afin de donner à tes ancêtres une idée du château, ses architectes ont établi des plans qui pouvaient être modifiés avant d’entamer la construction de la bâtisse. Même après les débuts de l’ouvrage, certaines adaptations pouvaient encore y être apportées. »

 

« Cette grotte est donc… un plan ? »

 

« En quelque sorte, oui. »

 

« Et je pourrais la transformer à ma guise ? »

 

« Tu pourrais le faire, mais je te le déconseille pour le moment. »

 

Le chevalier ne pensa même plus à argumenter, et demanda simplement : « Pourquoi ? »

 

« Parce que tu transformerais tout à ton image, et qu’en faisant cela tu t’ôterais la possibilité d’explorer cet étage qui a tellement de choses à t’enseigner. »

 

Cela avait, une fois de plus, beaucoup de sens, mais le chevalier ne pouvait s’en contenter. Pas encore. Sa confiance dans la petite voix avait certes augmenté, mais il fallait qu’il vérifie la véracité de ses propos pour être totalement convaincu ! Il demanda donc : « Puis-je modifier un seul élément dans la grotte, pour voir ? »

 

La petite voix, qui s’attendait évidemment à cette question, répondit laconiquement « Bien sûr. »

 

« Dans ce cas, je désire que la grotte soit ornée de torches, afin qu’on y voie un peu plus clair. Comment dois-je procéder ? »

 

« Il faut le vouloir. »

 

« Mais… je viens d’exprimer que je le voulais, et rien n’a changé. »

 

Le chevalier venait de retomber dans son vieux travers, l’argumentation, forçant ainsi la petite voix à le corriger. Elle lui répondit donc : « Non, ce n’est pas vrai. Tu voulais une preuve de mes affirmations. Que cette preuve vienne en illuminant la grotte ou en faisant apparaître un éléphant n’a pas la moindre importance pour toi. Ce que tu vis et ce que tu dis sont deux choses fort différentes, n’est-il point ? »

 

Encore raison ! Le chevalier ne se demanda même pas ce qu’était un « néléphant », tellement il était obnubilé par sa demande de preuve, et par la façon d’obtenir satisfaction. Il était confronté par la petite voix dans un questionnement qui lui était étranger, tellement il avait été formé à se mettre au service des pauvres et des opprimés : son propre désir. Pour obtenir sa preuve, il devait la désirer. S’il ne la désirait pas vraiment, il ne l’obtiendrait pas. Cela lui semblait totalement absurde. En fait, chaque étage lui semblait plus absurde que le précédent. Comme si une augmentation de la confusion allait l’aider à sortir de cette même confusion !

 

« Bien sûr » répondit la voix avant même que le chevalier dut prononcer les mots.

 

« Vous êtes vraiment fortiche, vous ! Dans ce cas… j’en ai plus que marre de n’y rien comprendre ! Je veux y voir clair ! Je veux des torches dans cette foutue … »

 

La grotte s’enflamma de la lumière de douze torches.

 

« … grotte ! » 

 

« Convaincu, maintenant ? » demanda la petite voix sans attendre de réponse. Elle profita de la surprise du chevalier pour lui expliquer la nouvelle découverte qu’il venait de faire à cet étage : « En contactant ta colère, tu as contacté ton vrai désir. En exprimant l’une, tu as exprimé l’autre. Toutefois, n’utilise pas cette nouvelle science trop rapidement. Ainsi que je te l’ai expliqué, tu n’apprendrais pas la vraie nature de cet étage en transformant tout ce que tu rencontres à l’image de ton désir. On ne comprend pas les choses en les changeant. On les change en les comprenant. Rappelle-toi bien de cela. On change les choses en les comprenant ! Maintenant, je te laisse à ton exploration. »