L'homme et le dragon, chapitre 6


Le blason

 

 

Son cœur battait la chamade. Il avait été réveillé par la herse du pont-levis, que ses hommes d’armes avaient hissée pour la journée. « Quel cauchemar, se dit-il, quel cauchemar… ». Il resta assis un instant sur le bord du lit avant de se lever. Ce n’est jamais agréable de se réveiller en sursaut, en particulier pour un chevalier qui dort sereinement. Puis, graduellement, il prit conscience que ce cauchemar était moins un rêve qu’une mémoire. Il ne s’était pas attendu au fait qu’en intégrant le dragon, il intègrerait également ses souvenirs. Il comprit, sur base des quelques images qu’il avait vues, à quel point le dragon devait impopulaire, voir haï, pour ses méfaits. Il s’arrêta pour méditer plus longuement à propos des étranges caravanes de transport des dragons. A son avis, il avait assisté par mémoire interposée à la fin de l’épopée des dragons, plus particulièrement au moment où ils ont été fait prisonniers et isolés dans des endroits secrets et bien gardés. Il avait reconnu avec certitude son dragon emmené par les hommes d’armes de ses ancêtres. Il devait être bien particulier pour que ses gardiens le séparent pour plusieurs générations du reste du groupe. Quant au groupe, justement, où avait-il été emmené à l’époque ? Les autres dragons avaient-ils été séparés sur le chemin, ou gardés groupés ? Où diantre se trouvaient-ils aujourd’hui ? Et, question subsidiaire, existait-il plus de dragons que ceux que le chevalier avait aperçu dans son rêve ? Ces questions trouveraient leurs réponses en temps voulu, supposa le chevalier.

 

Il s’habilla et rejoignit la bibliothèque sans penser à manger. Le moine bibliothécaire, fasciné par la collection de parchemins assemblée en son temps par le père du chevalier, passait plus de temps au château qu’en son propre monastère. Il trouva rapidement l’ouvrage en héraldique réclamé par le nouveau maître, et le disposa ouvert à la première page sur le pupitre de lecture. Il fallait rester debout pour lire ou tourner les pages, ce qui garda éveillé quiconque désirait consulter un livre relié. Le chevalier étudia attentivement un blason après l’autre, espérant trouver la trace de l’endroit, ou des endroits, où il pourrait trouver les autres dragons. Car une idée folle avait germé dans sa tête : libérer tous les dragons ! Après un temps fastidieux, passé à regarder infructueusement tous les blasons repris dans le catalogue, il mit provisoirement fin à ses recherches et sortit de la bibliothèque, non sans avoir remercié le moine bibliothécaire.

 

Il s’adressa ensuite au clerc écrivain, son frère jumeau. Celui-ci avait préféré une vie plus studieuse que le chevalier, qui avait cherché la compagnie des pauvres gens depuis son plus jeune âge. Loin de les éloigner l’un de l’autre, leurs orientations fort différentes se retrouvaient à travers une qualité commune : la dévotion. Son frère, autant intériorisé que lui-même était extraverti, passait des journées entières plongé dans des manuscrits et des livres anciens. Il écrivait des missives et de documents officiels pour tout le comté, et traduisait occasionnellement les rencontres avec les rares représentants d’autres cultures. Son amabilité en faisait un excellent diplomate, et son intervention était fortement recherchée pour résoudre des conflits de moyenne importance. Le clerc avait, de plus, un grand talent de dessinateur entretenu par la copie parfaite d’enluminures dans les ouvrages religieux. C’est précisément à ces aptitudes-là que le chevalier faisait appel. Ensemble, ils réussirent à reproduire avec la plus grande précision le blason que le chevalier, maintenant un nouvel être, avait vu dans son rêve. Le clerc promit d’effectuer une dizaine de copies conformes pour le lendemain. Une nuit blanche à confectionner les copies demandées ne le dérangeait guère. Bien au contraire, il trouvait dans ce défi une nouvelle occasion de se prouver sa valeur. Le chevalier le remercia, et réprima son envie de lui demander la création d’un nouveau blason pour leur propre famille. Un blason comportant un dragon. Mais il sentait que cela devait attendre. Une tâche plus urgente était, pensait-il, de libérer tous les dragons. Son seul espoir, pour le moment, était de retrouver les descendant des soldats porteurs de ce blason inconnu.

 

Le lendemain se leva sur une réunion avec ses meilleurs éclaireurs. Certains étaient des hommes d’armes, d’autres des servants habiles à monter à cheval et à soutirer discrètement des informations aux manants les plus taiseux. Après voir expliqué leur mission - trouver les seigneurs qui auraient hérité du mystérieux blason – il remit à chacun une copie de l’emblème dessinée par le frère du chevalier. Au vu du blason, l’étranger eut un choc. Sa réaction, qu’il tentait vainement de cacher, ne passa pas inaperçue. Le chevalier le regarda attentivement, puis exprima à sa troupe :

 

« Laissez-nous, je vous prie. »

 

L’étranger avait obtenu asile au château plusieurs années avant les faits qui nous occupent. Prouvant sa valeur, sa dextérité et sa fidélité, il fut rapidement adopté comme un membre à part entière de la garnison. Il était efficace, mais taiseux. Jamais il n’avait parlé de son passé. Or, voilà que ses origines se rappelaient à lui de la façon la plus inattendue qui soit, sous la forme d’un blason rêvé par son nouveau maître. Blason qu’il avait tenté d’oublier, sans y réussir. Blason que portaient les soldats qui avaient emporté de force ses derniers cochons parce qu’il n’avait plus payé l’impôt exorbitant des seigneurs du comté. Blason qui resta gravé dans sa mémoire après que les mêmes soldats avaient massacré sa femme et sa fille sous ses yeux pour le punir de sa résistance. Blason dont le souvenir sur la route de l’exil suffisait à garder vivante la rancune de l’ancien fermier, qui deviendrait « l’étranger » dans une garnison très éloignée du lieu de son malheur. Ce blason trop familier représentait une tour de guet couplée à une devise en latin : « Lex dominatur ».

 

Le chevalier écouta longuement l’étranger. Il l’avait mis à l’aise, l’invitant à s’asseoir et le priant de ne pas se formaliser. Il écouta ce trop lourd secret, libérant par son accueil le ressassement que cet homme s’infligeait en permanence, ouvrant la porte de sortie de son enfer. Il entendit comment il avait adopté le métier de ses bourreaux, hommes d’armes au service d’un seigneur, et comment sa nouvelle vie avait été une bonne raison pour éviter de refonder une famille. Sa langue déliée, l’homme n’arrêta plus de parler. Il raconta longuement son histoire, son amour blessé pour ses racines, pour sa région et pour la famille qui lui avait brutalement été enlevée, de sa tristesse, de son errance, du soulagement aussi d’avoir été si bien accueilli par son nouveau maître. Quant il eut épuisé le sujet, le chevalier le questionna sur les hommes d’armes et sur leur seigneur, qui s’avéra être un roi.

 

Le roi menait une vie faste, dont l’opulence contrastait violemment avec la frugalité de la vie des serfs et des manants. La qualité de vie, le plaisir et le confort qu’il offrait à ses proches se construisaient sur l’exploitation des hommes qui avaient le malheur de naître sur ses terres. Sa puissance était absolue, et il n’hésitait pas à privilégier généreusement les individus qui l’aidaient à asseoir son pouvoir. C’est ainsi qu’il avait déshérité par loi le fils aîné d’une famille de petite noblesse au profit de son frère cadet tout dévoué à sa propre cause. Ainsi était la loi du roi. Le roi renforçait la loi, et la loi renforçait le roi.

 

Sidéré qu’un seigneur puisse agir ainsi, le chevalier pensa aux usurpateurs et demanda à l’étranger si ce roi avait également des chevaliers avec des chevaux à son service.

 

Le roi employait effectivement des chevaliers, mais ceux-ci ne régnaient pas sur les terres du roi. Spécialistes des croisades, ils étaient chargés d’agrandir le territoire royal en annexant les terres des voisins après leur avoir déclaré la guerre sous le moindre prétexte. Les massacres perpétués, ils régnaient un temps sur les nouveaux territoires pour y ramener l’ordre et la paix qu’ils avaient eux-mêmes détruits au préalable. De nouveaux dirigeants étaient nommés parmi les collaborateurs locaux, qui bénéficiaient ainsi des plus grands privilèges auprès de la cour. Des fêtes étaient organisées en leur honneur, et ils n’eurent jamais à se plaindre de la générosité du roi à leur égard. Une fois la loi du roi installée dans la nouvelle province, les chevaliers assoiffés d’aventure et de conquêtes envahirent de nouveaux territoires. Le roi et la loi gagnèrent en pouvoir.

 

Le vrai chevalier risqua la nouvelle question. Avait-il entendu parler de dragons ?

 

Le visage de l’étranger s’assombrit. La méfiance s’empara de lui. Le développement de sa pensée fut trop rapide pour qu’il puisse la suivre, d’où son malaise. Quelques idées maîtresses effleuraient toutefois sa conscience. Quelques liens s’établirent malgré lui, nourrissant sa méfiance. Il avait entendu murmurer, dans l’ombre de la peur, des rumeurs folles et incontrôlables. On parlait d’éminences grises, de pouvoir derrière le pouvoir, de personnages invisibles qui tiraient en permanence les ficelles qui menaient aux actes du roi. On disait que celui-ci n’était qu’un pantin. On disait, mais on ne savait pas. Certains même, pleins de suspicion, parlaient de dragons, sans trop savoir comment ceux-ci cadraient dans l’histoire. L’étranger n’avait pas pu, n’avait pas voulu porter foi en ces commérages. Il voyait ce qu’il voyait, sentait ce qu’il sentait. Le reste n’existait pas. Pourtant, il avait ouï dire que son nouveau maître avait libéré un dragon, et qu’on ne savait pas ce que celui-ci était devenu. Il pensa également, au milieu de son tumulte mental, que sa fuite des dragons – pour autant qu’ils existaient – l’avait mené en un lieu où il retrouvait miraculeusement ce qu’il avait fui. L’étranger fut épouvanté par le peu de contrôle qu’il avait sur sa vie. Son mutisme soudain devant le chevalier était la dernière parcelle de contrôle qui le maintenait encore en vie. Et donc, il continua de se taire malgré les nombreuses pensées qui l’assaillaient.

 

Le nouvel être avait écouté les pensées du soldat avec la même aisance qu’il avait entendu ses mots. L’énergie du dragon avait amplifié dans le chevalier chaque pensée de l’homme. Une fois que l’étranger avait terminé de parler et de penser, regardant comme dans le vide devant lui, le chevalier put de nouveau penser de par lui-même. Il ne s’était pas attendu à ressentir si fortement des pensées, mais il ne s’en étonna pas outre mesure. Comme les pensées trouvaient leur source dans les émotions, il était normal que le dragon les amplifie également, pensa-t-il en se demandant d’où lui venait cette information. Il n’eut plus besoin d’autres confidences de son soldat, car il avait même compris dans quelle direction se situait le pays du roi. Il lui proposa de prendre un jour de congé en lui enjoignant de prendre soin de lui, ce que l’homme accepta avec grâce.