L'homme et le dragon, chapitre 13


La première descente

 

 


Ils furent prêts le lendemain. Les trois hommes avaient convenu, en se basant sur l’expérience de la veille, que l’étranger et le guerrier « resteraient derrière » , pour s’occuper du bien-être du corps du chevalier, pendant que celui-ci descendrait dans la cave. Ils se remirent tous trois en position de disponibilité. Le temps dura, ou ne dura pas. Allez savoir.

 

L’homme au dragon se leva aisément et se dirigea vers la trappe qui avait réapparu. Il regarda en arrière. Son corps n’avait pas changé de position, et semblait même à l’aise. Leur temple respirait la sérénité. L’homme pouvait amorcer son périple. Il ouvrit la trappe et découvrit un escalier en pierre, qu’il emprunta. La lumière du temple au-dessus de lui l’accompagnait un long moment pendant sa descente. Puis, progressivement, le noir commençait à dominer. Ce n’était pas le même noir que celui de la nuit au-dessus. C’était un noir plus dense, sans étoiles ni planètes pour l’éclairer. Un noir presque palpable. Descendant toujours plus bas, l’homme traversa le noir comme il aurait pu traverser un mur, sauf que le noir menait à plus de noir. Dans la pénombre, il sentait qu’il quittait l’escalier pour aborder un sol plat. Il n’avait jamais eu les mêmes sensations en descendant un escalier ordinaire. Ses impressions physiques étaient très nettes, alors qu’il avait également l’impression de flotter. Ce vécu était neuf, mais il ne s’en étonna guère tellement la situation lui semblait naturelle.

 

Sans avoir observé le moindre changement, il était un petit enfant, presque un bébé. Sa conscience d’adulte l’avait toutefois accompagnée, et il sut sans l’ombre d’un doute qu’il était dans le présent l’enfant qu’il fut lui-même dans le passé. Il était couché sur le dos, les fesses à l’air, sales et humides. Sa mère se préparait à le nettoyer avec un dégoût et un empressement qui l’étonnèrent. Enfant, tout attentif à l’amour que lui portait sa maman, il n’avait jamais remarqué son aversion pour le sale. Au moment de revivre la scène, il ne voyait plus que cela. Il observa comment le bébé qu’il fut avait enregistré cette puissante injonction émotionnelle : « Tout doit être propre ». Il ne sut pas très bien que faire de cette information. Il se contenta de vivre l’événement. Il ne pouvait pas faire autrement.

 

Puis il fut immergé dans l’humidité. Il n’était pas encore né. Il se trouvait, cette fois, à l’intérieur de sa mère dont il ressentait encore plus nettement et plus fortement le vécu. Il sentait ses émotions comme si elles étaient les siennes propres, mais sa conscience d’adulte faisait clairement la distinction. Quel ne fut pas son étonnement de constater que sa maman nourrissait des angoisses pour lui sans même attendre sa naissance ! Elle avait peur, tellement peur qu’il soit un jour pauvre ou opprimé. Mais, plus fortement encore, elle ignorait s’ils allaient tous deux survivre. Comment ceci pouvait-il être ? Une châtelaine à la tête d’une des plus anciennes et nobles familles ne pouvait pourtant que garantir un futur sans soucis à son rejeton. Le chevalier, revivant son état de fœtus, n’y comprit rien. Il se laissa porter par l’expérience, et comprit que sa mère n’avait à ce moment pas encore le puissant statut social qui deviendrait le sien. Elle était enceinte, seule et recroquevillée dans le recoin d’une chaumière en feu, alors que de féroces combats faisaient rage dans son village. A tout moment un assaillant pouvait faire irruption dans la demeure, mais le danger de rester à l’intérieur était plus grand encore. Les poutres du plafond menaçaient de se disloquer et de lui tomber dessus. Le choix aurait été impossible à faire, si son instinct de mère ne lui avait pas dicté la seule solution de survie possible : sortir à toute vitesse et courir sans se retourner. Courir, courir, courir...

 

Sans réfléchir, car elle n’en avait plus le temps, elle fonça à travers la fumée qui envahissait la demeure et renversa la porte d’entrée qui ne tenait de toutes façons plus en place. Avec l’énergie du désespoir, elle traversa la place publique à la course pendant que des hommes se battaient de tous côtés avec acharnement. De l’autre côté du village, un des combattants à cheval la remarqua et laboura les côtes de son cheval de ses éperons d’or. Il fut sur elle en quelques secondes et l’agrippa. Elle eut la frayeur de sa vie et n’eut pas le temps de faire une prière que déjà elle était enfourchée sur le cheval, tenue en place par la main ferme du chevalier. A bonne distance des combats, le guerrier la fit glisser avec ménagement de sa monture.

 

« Restez là. Si quelqu’un vient, cachez-vous dans la forêt. Je reviendrai vous chercher. »

 

Le fougueux guerrier tourna bride et rejoignit le combat au galop, à la rescousse de ses compagnons de guerre. Ils ne mirent pas longtemps à nettoyer le village de ses assaillants. Il ne restait hélas aucun survivant parmi les villageois. Les soldats étaient arrivés trop tard pour les sauver. Le chevalier aux éperons d’or rageait.

 

« Milledieux, je ne permettrai plus un tel massacre. Bien qu’il m’en coûte d’user de telles méthodes, nous allons nous montrer persuasifs. Soldats, décapitez tous ces pilleurs. Oui, également les vivants. Nous avons besoin de toutes les têtes. Brandissez-les en exemple sur des piques sur tous les chemins d’accès à nos terres. Apposez des écriteaux qui découragent les trouble-fête. Mieux encore, placez deux soldats en chacun de ces lieux pour énoncer le message à toute personne qui ne sache pas lire. Exécution ! »

 

« Nous nous retrouverons au château, ce sera une bien amère victoire à célébrer » ajouta-t-il et, délégant le commandement de la troupe à son lieutenant, il retourna à bride abattue vers l’endroit où il avait laissé la femme. « Allons-y, nous n’avons plus rien à faire ici » dit-il en lui tendant la main. Elle sut alors qu’elle était la seule survivante, et elle se laissa emmener vers une nouvelle vie.

 

Le chevalier, qui avait revécu ces événements à partir de l’expérience du futur enfant de cette femme sauvée in extremis, avait reconnu son propre père en ce fougueux guerrier. Les questions se pressaient dans sa tête. Mais alors, celui qu’il croyait être son père était un père adoptif ?! Pourquoi ne l’a-t-il jamais su ?! Et qui était son véritable père, celui qui avait mis sa mère enceinte ?! Elle-même n’avait-elle donc pas toujours été châtelaine ?! Comment le châtelain avait-il pu être aussi brave au combat contre des hordes de pillards sans foi ni loi, et en même temps si peureux par rapport à un seul dragon enfermé dans sa geôle ?! Et qu’en était-il donc de ces pauvres et de ces opprimés qu’il s’obstinait à défendre… était-ce encore pour rassurer sa défunte mère ?!

 

Il n’avait pas le temps de trouver les réponses à ses questions, que déjà il se remémorait la vie de sa mère bien avant qu’elle ne soit enceinte de lui. Comment petite fille elle vivait dans la crasse et la pauvreté, comment elle perdit ses parents, comment elle fut adoptée par les villageois qui furent attaqués à plusieurs reprises, comment elle fut de nouveau adoptée puis épousée par le châtelain, comment elle donna naissance à un fils en bonne santé, comment elle insista pour qu’il n’ait jamais de cheval et ne soit pas élevé dans l’esprit de la guerre, comment elle lui enseigna dès le plus jeune âge la compassion pour les pauvres et les opprimés. Puis il se vit, adulte, marchant dans les campagnes à la recherche d’âmes à soulager.

 

Comment cela pouvait-il être ? Comment pouvait-il se souvenir d’événements antérieurs à sa propre naissance ? Il nageait en pleine incompréhension, et pourtant ces mémoires étaient étonnamment réelles.

 

Il parcourut ensuite la vie des parents de sa mère, puis de leurs parents, et ses mémoires parcourent des régions et remontèrent jusqu’à des époques qu’il avait ignorées jusque là. Il ne les vécut pas dans leur ordre historique. Elles venaient et partaient dans un chaos total, mélangeant allègrement les personnes et les contextes. Chaque situation, toutefois, apparaissait très clairement à son esprit avant de faire place à la scène suivante. Il était souvent question de dominants et d’opprimés, d’attaquants et de victimes, d’agression et de sauvetage. La sarabande d’informations saoulait le chevalier ; il en avait le tournis.

 

Les images s’arrêtèrent soudainement. L’homme fut replongé dans le noir le plus total, sans visions, sans émotions, sans ressenti de quelque nature que ce soit, si ce n’était la résonance de l’amoncellement de mémoires de ses ancêtres. Cet arrêt brutal provoqua un choc en lui. Il n’eut pas le temps de reprendre ses esprits, qu’il fut plongé dans une nouvelle expérience incomparable à la précédente. Cette fois, il était lui-même le personnage de sa vision. Il se sentait sous l’emprise d’une rage tellement puissante qu’il n’aurait jamais pu imaginer. Son être était dirigé par une volonté de destruction absolue. Il s’y identifiait totalement. L’être maléfique de sa vision, qui n’était autre que lui-même, était effrayant. Il n’avait aucune conscience du bien. En fait, il n’avait aucune conscience de quoi que ce soit. Il sentait son corps compact et noueux, nerveux et très musclé, comme une corde d’arc tendue pour propulser sa flèche meurtrière vers un but précis. Ses yeux bouillonnants regardaient droit devant. Il filait lui-même comme une flèche dans les airs, se dirigeant tout droit vers… Dans les airs ?! Dans les airs ! Bon Dieu, il chevauchait le dragon dont lui avait parlé son père, le plus dangereux de tous les dragons. Mais alors, lui-même était… Pas de doute, chevauchant ce dragon, il était bien le plus cruel chevalier que le monde ait jamais connu. Il était suivi par une armada de chevaliers dévoyés, tous montés sur leurs dragons destructeurs. Leur cible était en vue, une petite ville dans une campagne verdoyante qui ne serait bientôt plus que cendres et désolation. Le groupe de dragons amorça un piqué sur la ville. Leur arrivée était trop rapide pour même causer une panique.

 

En tête comme toujours, le cruel chevalier chercha de son regard précis comme celui de l’aigle la victime idéale, la plus innocente possible, pour amorcer la destruction du lieu. Il se fixa sur une petite fille, seule au milieu de la place publique et tétanisée à la vue de cette déferlante d’enfer qui plongeait sur la cité. Dans toute sa candeur, elle était la seule à regarder les cieux à ce moment-là, la première à voir les dragons fondre sur sa communauté. Pourtant, elle ne fit rien, n’avertit personne. Elle était fascinée par le chevalier de tête qui fonçait droit sur elle, par sa puissance… Elle le fixait comme il la fixait. Elle avait confusément l’impression de l’avoir attendu depuis toujours. Elle et lui avaient comme conclu un pacte. C’était comme si la cruauté se devait de rencontrer l’innocence, comme si l’innocence devait rencontrer la cruauté. Un couple inéluctable qui se forme et se déforme à travers les âges. Dans la fraction de seconde qui précédait l’absorption de la petite fille par les flammes, ils se virent les yeux dans les yeux et furent unis. La ville, ensuite, fut totalement détruite.

 

Le chevalier, de retour dans son corps, était exténué. Il sortait d’une transe violente, et ses compagnons avaient eu fort à faire pour qu’il ne se blesse pas en s’agitant dans tous les sens. Il retrouva lentement ses esprits et reprit contact avec l’environnement chaleureux du temple et la bienveillance de ses complices. Sa forte haleine de souffre le dérangea un peu. Puis, dans cet univers accueillant, il se mit à pleurer. L’étranger et le guerrier se firent discrets, et le laissèrent seul avec lui-même.