L'homme et le dragon, chapitre 14


La peur

 

 


L’homme au dragon restait taciturne pendant quelques jours, et ses compagnons prirent soin de le laisser tranquille. Ses découvertes avaient brisé plusieurs certitudes et lui en avaient insufflé de nouvelles, nettement moins confortables que les précédentes. La remise en cause était profonde, et il avait besoin de se reposer pour intégrer ce qu’il venait de découvrir. Sortant de son isolement, il finit par accepter que certaines questions ne livreraient pas leurs réponses trop rapidement. A sa grande surprise, il découvrit en reparlant de cette expérience qu’il n’avait été « absent » que quelques minutes. Pourtant son voyage lui avait semblé interminable.

 

Le groupe considéra le temps venu pour continuer son exploration. Plus aguerri qu’à ses débuts, il se retrouva dans le temple. Le rituel devenant naturel, le chevalier ouvrit la trappe et s’engouffra dans le passage en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire. Ce n’était que sa deuxième visite, et déjà il se sentait étrangement « chez lui ». Il descendait l’escalier dans le même esprit qu’en rentrant au château après une longue absence. Il discernait pendant sa descente quelques images brèves de ses visions, qui apparaissaient et disparaissaient telles des éclairs. Loin d’être spectaculaires, ces impressions avaient un air de déjà vu, comme pour lui rappeler où il se trouvait. Pour le reste, tout devint de plus en plus obscur à chaque marche descendue. Devenu plus familier des lieux, il remarquait que la descente était fort longue. Il se demandait même si elle n’était pas plus longue que la fois précédente, tout en se rappelant que les notions de temps étaient fort relatives en cet endroit. Arrivé en bas, rien de particulier n’arriva. Il ne se transforma ni en bébé, ni en chevalier cruel monté sur un dragon crachant du feu. Il ne fut témoin d’aucune vie d’ancêtre et n’eut aucune vision particulière, hormis les furtifs rappels de mémoires désormais familières. Il s’ennuyait même un peu car il s’était préparé à de nouvelles déflagrations.

 

L’homme fit les cent pas dans le noir en s’habituant à cet étrange état de sensations très concrètes mais moins physiques que celles qu’il ressentait dans son corps. Il se prit à penser à son corps, et se demanda comment il devait se sentir là-haut. Il n’avait pas encore envie de remonter. Après tout, il trouvait cet endroit fort confortable sans l’intensité de toutes ces images. Et puis, il sentait grandir la curiosité en lui. Quelque chose finirait bien par se passer, se dit-il sans impatience.

 

Plusieurs sensations se développèrent en même temps. Lentement, subtilement, graduellement… Il se trouvait en bas, mais il ressentait également son corps qui était resté dans le temple. Il sentait comment ses fesses étaient appuyées ses talons, et il sentait les coussins sous lui. Il sentait que son corps était serein, et il devinait la présence de ses compagnons autour de lui. Tout allait bien. Il quitta les sensations de son corps et revint à l’étage inférieur. Sa vue s’adaptait à la pénombre. Il ne vit rien de particulier, mais savait qu’il verrait ce qu’il aurait à voir. A ce moment, il n’y avait rien à voir. Il y avait plutôt quelque chose à sentir. Quelle était donc cette drôle d’odeur qui chatouillait ses narines ? Elle n’était pas spécialement désagréable. Un peu envahissante, peut-être. Il se tourna dans tous les sens pour reconnaître de quelle direction venait cette odeur. Elle était identique à tous les endroits, et pour cause : elle remontait de ses propres entrailles et sentait le souffre. Le dragon ! Encore lui ! Le chevalier n’avait pas encore compris quand le dragon se manifestait en lui, et quand il ne le faisait pas. Il écouta plus attentivement, et comprit que le dragon voulait descendre plus bas encore, avec la même impatience qu’un cheval qui sent l’écurie. Ils devaient descendre dans le rocher sous le château. Qui aurait été assez téméraire pour creuser un passage tellement profond ?

 

Il comprit sans comprendre. Il se rappela que ni les yeux de son corps, ni ceux du guerrier ou de l’étranger n’avaient perçu la trappe au centre du temple. Ce n’était pas son corps qui était descendu en ce sombre endroit, pas plus qu’il n’avait de sensations réellement physiques en cet endroit. Il n‘avait, par exemple, ni chaud ni froid. L’idée qu’il se trouvait à l’intérieur du rocher n’était pas plus stupide que ses conclusions précédentes, quoiqu’elle n’avait pas beaucoup de sens non plus. Le prénom d’Alice lui vint en tête. Il ne connaissait pas d’Alice. L’image d’un lapin blanc habillé d’une redingote lui passa par l’esprit. Ce lapin tenait en main un objet insolite avec des aiguilles qui tournaient en rond. Devant lui se trouvait un miroir au-dessus d’un âtre. Ce dernier était minuscule, car le miroir était placé tellement bas qu’il fallait se mettre à genoux pour se voir dedans. Il se baissa donc pour s’y mirer en faisant attention de ne pas se brûler au feu de bois. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir, à la place de son propre visage, celui du lapin blanc qui éclata de rire en voyant son étonnement. Tout cela était décidément très étrange. Il crut rêver. Peut-être rêvait-il vraiment. Peut-être son corps s’était-il endormi. Sans quitter cet étrange lapin des yeux, il revint aux sensations de son corps qui se trouvait à l’étage supérieur. Il remarqua tout d’abord que l’haleine fétide du dragon s’était également manifestée en cet endroit. Puis il s’entendit ronfler. Pardieu, il s’était réellement endormi ! Il secoua délicatement son corps, qui s’éveilla en sursaut. Il remarqua ensuite que ses compagnons s’étaient également assoupis. Il fit une tape dans le dos de son propre corps, qui cracha un toussotement. Les deux comparses se redressèrent instantanément, comme pris en faute. Le chevalier sourit dans l’invisible, et revint à sa présence dans la cave. Le lapin, l’âtre et le miroir avaient disparu. Il avait bel et bien rêvé.

 

« Quel étage perturbant », se dit-il. « La première fois j’y découvrais ma propre histoire, et aujourd’hui je suis entré dans mon propre rêve. »

 

L’haleine du dragon le rappela à la réalité, quoique les notions de réalité devenaient de plus en plus floues, comme si la non-réalité était en quelque sorte plus réelle que la réalité. Devenait-il fou, ou gagnait-il en lucidité ? La réponse lui échappa. Il nota toutefois que l’haleine apparaissait à tous les étages à la fois. Il y avait au moins une logique dans toute cette histoire.

 

L’haleine, donc. Dans le monde d’en haut, elle le menait vers la source des odeurs. Son odorat le menait vers les roses au printemps, vers les cuisines lors de la préparation de repas succulents, vers les latrines quand leur entretien était négligé, vers les écuries quand rentraient les chevaux qu’il ne montait pas… Mais dans ce monde d’en bas, son odorat l’envoyait dans la direction opposée. Il ne pointait pas vers l’endroit d’où venait l’odeur, mais vers la direction qu’elle prenait. Dans la direction que le dragon désirait lui faire prendre, en fait. Suivant son odorat, le chevalier entrevit dans l’obscurité une nouvelle trappe. Il l’entrouvrit et la referma. Qu’avait-il senti là, l’espace d’un instant ? Bon Dieu, était-ce bien la peur qu’il avait senti ? Lui, un chevalier sans peur et sans reproche, ressentir la peur ? Quelle aberration. Il recula dans le noir, hors de vue de cette nouvelle trappe, et se ressaisit. La peur avait disparu. Le dragon lui répéta avec insistance son désir d’y retourner. Lui-même sentait une fascination grandir en lui. Il lui semblait être habité d’une foule entière, qui décidait à l’unanimité de se lancer dans l’exploration. Ainsi soit-il, se dit-il encore.

 

L’homme au dragon refit quelques pas en avant et ouvrit la trappe pour la seconde fois. Il perçut plus clairement l’odeur de la peur qui émanait des profondeurs. Le dragon rugit d’impatience et tenta de le précipiter par l’ouverture béante. Il eut juste le temps de se laisser tomber à terre plutôt que de dégringoler la tête la première. Il s’assit sur le rebord pour réfléchir avant de s’aventurer « tête baissée » dans cet étage inférieur. Il sentait d’autant mieux l’odeur de la peur, et comprit que ce n’était pas la sienne. N’importe quel autre homme aurait tremblé en sentant cette peur plus grande que lui l’envahir, mais le chevalier ne se sentait pas du tout envahi. Il y avait lui, et il y avait la peur. Il ne se sentait pas encore prêt à descendre à sa rencontre. Il repensa au rêve, tellement réaliste malgré son apparente absurdité. « Et si l’étage suivant était celui du cauchemar ? » se dit-il. Il médita un instant. Puis, au grand regret du dragon, il abandonna l’étage et remit toute sa conscience en son corps. Bien lui en prit, car s’il était, lui, encore bien éveillé, ses compagnons s’étaient une nouvelle fois assoupis. Il faudrait s’organiser afin que cela ne se reproduise plus. S’il ignorait ce qui l’attendait au « moins deux », il pressentait toutefois qu’il devrait maintenir une certaine vigilance pour y distinguer le rêve de la réalité.

 

« A cet étage » lui murmurait une petite voix, « c’est la confusion qui signe la perte des hommes. »

 

Le chevalier se demandait si rester éveillé et maintenir la vigilance étaient une seule et même chose. Il s’étonna d’entendre la même petite voix lui répondre : « Pour toi et pour le moment, oui, c’est une seule et même chose. Plus tard, avec un peu de pratique, tu pourras rester vigilant même en dormant. »

 

Il ne douta pas du bien-fondé de la réponse, mais s’étonna de ce dialogue soutenu avec une voix qui ne s’était jamais manifestée auparavant.

 

« Qui es-tu pour me donner de si bons conseils ? » se demanda le chevalier, ignorant à qui il s’adressait en particulier.

 

« Je ne le sais pas » répondit la voix, ajoutant : « Mais je sais tout le reste. Je peux te dire la vérité à tout moment. Mes conseils sont toujours adaptés à la situation, et je t’aiderai chaque fois que tu en auras besoin et que je serai dans les parages. J’ignore toutefois qui je suis. Cela est très important. Car si je savais qui je suis, je deviendrais subjective et je perdrais mon contact avec la vérité. Je ne te demande pas si tu me comprends, puisque je sais que tu me comprends. »

 

L’homme sentit comme un zeste d’ironie dans ces propos. Il se prit au jeu en répliquant : « Tu prétends ignorer qui tu es, mais tu sais au moins que tu es de sexe féminin. »

 

La voix répondit, non sans malice : « Tu m’entends comme une petite voix, donc pour toi je suis de nature féminine. Mais j’ignore si je le suis ou non. Je sais que je le suis pour toi, et c’est tout ce qui compte. »

 

L’homme déclara forfait. Cela ne servait à rien d’argumenter avec quelqu’un qui avait toujours raison. Il se contenterait dorénavant d’écouter cette petite voix et de lui faire confiance.

 

Il était satisfait de sa journée. Il regardait ses complices à moitié endormis. Il ne les avait jamais vus ainsi. Il se demandait la raison de leur endormissement, ignorant qu’il se posait cette question. La petite voix lui répondit instantanément : « Ils ont préféré s’endormir que de ressentir la peur. C’est pour cette raison que tu descendras, et pas eux. »

 

Le chevalier laissa dormir ses comparses et quitta le temple.