L'homme et le dragon, chapitre 23


La mort du chevalier

 

 


Le chevalier regagna le temple, où il se coucha à terre. Il se sentait bien plus qu’orphelin de père et mère. Il se sentait misérable. Il avait libéré le dragon qu’il avait mission de garder en prison, comme son père l’avait fait, et son père avant lui. Son frère jumeau le craignait et ne le reconnaissait plus. Il avait découvert son propre passé de chevalier sanguinaire, semant la désolation à dos de dragon. Son titre de chevalier, d’ailleurs, n’avait jamais eu de sens : le chevalier n’avait jamais eu de cheval. A la place, il passait son temps à obéir à des directives d’êtres que les autres humains ne voyaient pas. Le groupe de prêtres du dragon qu’il avait tenté de former avait éclaté, et chacun de ses membres était parti dans une autre direction. Sa garnison l’avait quitté suite à sa propre négligence, laissant ses terres sans défense aucune. Il avait effrayé sa population pour maintenir son pouvoir sur elle. Sa vie dédiée à l’aide aux pauvres et aux opprimés n’était qu’un leurre. Pour comble de malheur, il se sentait comme un imposteur éhonté d’avoir joué la comédie avec des absurdes abracadabras qui n’étaient que poudre aux yeux d’une assistance crédule. La frustration infinie qu’il avait remonté des bas-fonds lui collait à la peau, et le désir qu’il lui avait semblé contacter n’était que vide et manque. Joyeux bilan de vie. Le chevalier désira mourir. Le dragon, évidemment, s’empara de son état dépressif.

 

Ce qui suivit ne dépendait plus de la seule volonté du chevalier. Il avait désiré mourir. C’était sa dernière volonté ; il n’en aurait plus d’autre.

 

Il fut soulevé du sol, alors que son corps y restait couché. En position allongée sur le dos, il glissa avec fluidité à travers la première trappe qui ne dut même pas être ouverte, et descendit en flottant au-dessus de l’escalier de pierre. Sa tête étant dirigée vers le bas, on aurait pu croire qu’il descendait à reculons. L’étage qu’il traversait était opaque. Aucune image ne vint perturber sa descente. On disait à l’époque, et encore de nos jours, qu’un mourant voit défiler toute sa vie au moment de mourir. Ce n’était pas le cas du chevalier, qui avait eu le courage de revisiter sa vie bien avant sa mort.

 

Toujours comme porté, il traversa la deuxième trappe sans discontinuer. Sans se presser, il continua sa descente jusqu’à sa grotte personnelle où les douze torches étaient allumées. Il s’immobilisa au milieu de cet espace, comme en attente, flottant à quelque distance au-dessus du sol. A l’odeur ambiante de peur se mêlait un soupçon de l’odeur familière de soufre.

 

Dans le temple en surface, son corps physique fut soulevé et s’immobilisa dans la même position et à la même distance du sol.

 

Le chevalier, alors, entama un périple à travers le dédale des couloirs et des grottes. Dans un état semi-conscient, il se déplaçait toujours allongé sur le dos, la tête dirigée vers sa destination finale. L’odeur de soufre remplaçait graduellement celle de la peur. Il entra, sans effort de volonté de sa part, dans une grotte tellement immense qu’il n’en distinguait pas les contours. Il se déposa sur un lit, ou était-ce un autel, de pierre au centre de l’espace. Durant son entrée dans la grotte apparaissaient également, comme sortis de nulle part, une douzaine de dragons gigantesques. Le chaos de leurs retrouvailles en ce lieu était infernal. Très excités et fort agités, il ne tenaient pas en place et se déplaçaient en se bousculant les uns les autres, s’envoyant au passage des salves enflammées en guise de salutation. Seul le chevalier allongé restait calme au milieu de ce brouhaha.

 

En surface, douze entités lumineuses avaient pris place autour du corps physique élevé du sol. Elles étaient immobiles et sereines, et n’avaient nul besoin de vaines effusions pour se reconnaître. Elles se tenaient prêtes, comme autant de piliers de lumière entourant le corps de celui qui se préparait à quitter son état de chevalier.

 

Dans la grotte, les dragons cruellement hilares tournèrent leur attention vers le chevalier installé en leur milieu, dans le désordre tumultueux qu’était leur univers quand les animaux n’étaient pas maîtrisés.

 

En surface, les êtres de lumière attendaient.

 

Alors, l’enfer se déchaîna. A l’unisson, les dragons se mirent à cracher leur feu sur le chevalier allongé. La grotte se transformait en fournaise. Comme son corps était resté dans le temple, le chevalier ne se consumait pas. Il brûlait à l’infini, sans ressentir ni de la souffrance ni des émotions, ni le chaud ni le froid. Il brûlait jusqu’à destruction complète.

 

Les êtres de lumière, sans bouger et par la seule force de l’esprit, reconstituaient chaque cellule du corps physique au fur et à mesure de sa destruction. Le corps de celui qui cessait d’être chevalier restait en apparence identique au précédent, mais fut en réalité remplacé de fond en comble par une entité plus lumineuse. Il garda les mêmes mémoires que le précédent, mais fut enrichi de nouvelles connections qui s’avèreraient fort utiles dans la suite de son périple.

 

Ce processus se déroula pendant plusieurs jours d’affilée, mais il ne prit que quelques minutes en égard du temps créé par l’être humain.

 

Le chevalier fut finalement réduit en cendres, à la grande satisfaction des dragons. Les cendres se soulevèrent et, comme mues par une brise intérieure, quittèrent la grotte pour descendre plus bas encore et rejoindre l’indifférencié auquel elles se confondraient désormais à l’infini. Les dragons disparurent en même temps que les cendres, à la recherche de nouvelles missions de destruction qui les attendaient en d’autres lieux.

 

Le corps de l’homme qui fut chevalier fut transporté vers son lit physique, afin qu’il puisse se reposer de l’opération. Il se réveillerait un nouvel homme.