L'homme et le dragon, chapitre 17


La guérison de l'étranger

 

 


L’étranger se réveilla seul, dans une autre chambre que la sienne. Après l’aventure souterraine, son châtelain avait ordonné de le coucher dans un des lits réservés aux visiteurs de marque. Il aurait besoin de passer un moment avec lui-même, avait-il ajouté. L’étranger se leva et fit de sommaires ablutions. Il regarda par la fenêtre et vit le peuple du château vaquer à ses occupations comme à l’accoutumée. Personne n’aura besoin de moi aujourd’hui, se dit-il, et il retourna se coucher entre les draps confortables. Il passa ainsi la matinée entre éveil et endormissement, laissant son esprit vagabonder. Il se sentait vide, vidé d’un poids qu’il portait depuis des années. Il n’était ni triste ni joyeux. Il put ouvrir une porte qu’il avait soigneusement gardée fermée, et que seules ses conversations avec le chevalier avaient récemment entre-ouverte. Il se revit, simple paysan amoureux de la nature. A l’époque, il travaillait dur pour nourrir sa femme et sa jeune fille. La vie était rude, mais pour rien au monde il n’aurait voulu en changer. Il vivait au rythme des saisons, et voyait avec amour grandir sa fille et s’approfondir l’amour pour sa compagne. Il était, comme tous les habitants de la région, un serf du roi qui régnait sur le très large comté dont lui-même n’était jamais sorti.

 

Il s’acquittait fidèlement des impôts réclamés par les seigneurs, jusqu’au jour où l’Epidémie s’était déclarée dans toute la contrée. Les hommes tombaient comme des mouches. Le fermier consacra ses maigres forces à la survie de sa famille. Croulant sous la fièvre, il réussit même à assurer un entretien minimal de son champ et de ses cochons. Quand un fermier était en difficulté dans son travail, on s’entraidait habituellement entre voisins. Hélas, en ces temps de maladie et de disette, il était un des plus vaillants de la contrée et ne pouvait compter sur personne d’autre que sur lui-même.

 

Un jour, il reçut la visite des hommes d’armes qui lui annonçaient une augmentation des impôts suite au décès de nombreux serfs qui ne pouvaient donc plus contribuer à l’entretien de la cour et de la garnison. Ils semblaient fort nerveux, et dépités du délai de paiement qu’il leur demandait. Ils tournèrent bride pour rapporter la nouvelle à leur seigneur. Ils réapparurent le lendemain, accompagnés de l’huissier du roi qui constata que la valeur des cochons qui lui restaient correspondaient à l’impôt réclamé. Avec le sérieux de sa profession, il ordonna aux soldats de confisquer tous les animaux.

 

L’étranger s’étonna de se rappeler sans souffrir. Ce souvenir ne le rendait certes pas joyeux, mais il l’observait avec un certain recul. Serait-il arrivé au terme d’un deuil ? Il repensa aux événements de la nuit écoulée, et au rapport que l’homme au dragon avait fait de son expédition aux étages inférieurs. Il avait quelque difficulté à faire le lien entre l’extermination d’un monstre qu’il targuait d’imaginaire et le calme qui s’était emparé de lui. Toutefois, alors que sa pensée se débattait dans une vaine recherche de logique, quelque chose en lui ne pouvait que se rendre à l’évidence. Il avait bel et bien changé.

 

Il retourna dans le passé pour enfin se rappeler le plus pénible. La rixe n’avait pas tardé à éclater, car le fermier obéissant s’était transformé en loup féroce pour protéger la survie de sa famille. Il s’interposait entre les hommes d’armes et ses cochons, en désignant sa femme et sa fille qui avaient commencé à regagner des forces.

 

« Vous ne pouvez pas m’enlever ce qui me reste ! Il y a des bouches à nourrir ici ! Quand nous serons guéris, nous nous remettrons au travail et vous aurez tous les impôts que vous demanderez ! Non ! Laissez ces cochons tranquilles ! Non ! »

 

Le fermier s’opposait aux soldats, de toutes les forces qu’il possédait encore. Le capitaine, du haut de son cheval, en avait plus que marre des tergiversations de ce fermier. En fait, il râlait sans discontinuer depuis quelques jours, car il rencontrait de l’opposition des serfs du roi partout où il allait. Et celui-ci lui tapait particulièrement sur les nerfs, encore plus que les autres.

 

Le capitaine était un homme frustré, et profondément malheureux. Voué de son propre avis aux plus grandes batailles, il avait été abaissé par son monarque au rang de gardien de dragons enfermés et inoffensifs depuis des siècles. Non seulement cette fonction le cloîtrait aux alentours du château, mais elle le forçait au secret le plus complet. Il souffrait du manque de prestige lié à la défense d’un château qui n’était jamais attaqué tellement il dégageait de force dissuasive, et à l’accompagnement des collecteurs d’impôts. Cet homme d’armes, face au fermier rebelle, touchait ce jour-là le fond de la rage secrètement accumulée pendant des années. Elle émergea dans son aspect le plus vicieux. Le capitaine éperonna son cheval et, tirant son épée, trancha la tête des deux femmes qui se trouvaient sur le porche de la maison. Son action fut foudroyante, puis il se tourna vers le fermier en laissant éclater sa colère pour la première fois de sa vie.

 

« Voilà tous tes problèmes réglés en une fois ! Ainsi tu n’auras plus de bouches inutiles à nourrir ! »

 

Du haut de son cheval, il lui donna un magistral coup de pied. Le fer de l’armure fit craquer quelque chose dans son crâne. Dans une semi-inconscience, le malheureux serf vit le bouclier planté en terre. Il distingua vaguement la tour de guet imprimée sur le blason, et entendit encore le capitaine éructer :

 

« Lex dominatur, mon ami ! N’oublie jamais cela ! Personne n’est plus fort que la loi ! Et surtout pas toi ! »

 

Le fermier s’évanouit en entendant ces derniers mots. Dans une horrible grimace, le capitaine ordonna aux soldats effrayés d’emporter les cochons. Les hommes d’armes partis, une chape de désolation descendit en ce lieu qui fut autrefois source de bonheur.

 

Du fond de son lit douillet, l’étranger soupira profondément en se souvenant des événements qui avaient définitivement imprimé un nouveau cours à sa vie. Il se rappelait qu’il n’avait pas enterré les corps de sa femme et de sa fille, mais qu’il les avait tirés au centre de sa maison. Agissant comme anesthésié, il avait rassemblé quelques affaires dans un baluchon et avait mit le feu à la maison. Il s’était éloigné de l’incendie sans se retourner, et n’avait pas regardé une seule fois en arrière pendant ses longues journées de marche qui l’avaient mené loin au-delà des frontières des terres du roi.

 

Chemin faisant, il avait entendu parler d’un châtelain qui avait toujours une place à offrir aux hommes compétents, et dont le fils s’était forgé une réputation de sainteté à force d’aider les pauvres et les opprimés de la région. Il avait donc orienté ses pas dans la direction de ce lieu providentiel. Arrivé sur place, il fut immédiatement engagé comme homme d’armes dans la garnison.

 

« Personne n’est plus fort que la loi ! » L’injonction du capitaine qui avait massacré sa famille s’était logée au fin fond de ses cellules, et il se sentait étrangement protégé en se confondant lui-même à cette loi qui lui avait ôté tout ce qu’il aimait. Comme il était d’une grande efficacité dans toutes les tâches qui lui étaient confiées, il s’était rapidement intégré dans son nouveau milieu. Pour les autres soldats, il était devenu l’étranger taciturne, un excellent compagnon qui ne partageait rien sur son passé.

 

Enfin, il se rappela le choc de la redécouverte du blason sur un parchemin illustrant le rêve de son nouveau maître, et revint ainsi au moment présent et à sa nouvelle fonction de prêtre du dragon.

 

« La vie nous réserve tout de même de fameuses surprises », se dit-il en souriant pour la première fois depuis des années. Il jouit encore un moment de ce sourire solitaire, sachant qu’il ne tarderait pas à le partager avec ses nouveaux compagnons.