L'homme et le dragon, chapitre 20


L'indifférencié

 

 


Pendant la journée, la garnison – qui était déjà prête au départ – partit d’un côté, menée avec dextérité par le guerrier, alors que l’étranger partit en solitaire dans la direction opposée.

 

Au moment de partir, le guerrier s’était retourné du haut de son cheval vers le châtelain qu’il laissait à sa destinée :

 

« Une dernière chose, chevalier. Vous n’êtes pas un chevalier. Vous êtes un magicien. »

 

Puis il tourna bride, menant ses soldats vers leur nouvelle destinée. Le chevalier, une nouvelle fois, ne sut que dire.

 

La nuit venue, il se retrouvait pour la première fois seul dans le temple du dragon. Il se sentait désemparé, profondément désemparé. Dépassé par les événements, il n’avait pas remarqué que le dragon s’était emparé de la multitude de ses sentiments contradictoires et s’en était nourri pendant toute la journée. Son haleine, entre-temps, était devenue effroyable. Le chevalier ignorait également que le maître du temps était allé jusqu’à titiller le dragon, et que la descente serait foudroyante.

 

Comme dans un rêve, le chevalier fut soulevé de son corps et passa la première trappe qui s’ouvrit toute seule à son passage. Il descendit sans même toucher les marches de l’escalier. Il ressentit très violemment les frustrations de son père, de sa mère, de ses ancêtres, de toute sa famille… les siennes également, toutes celles qu’il avait niées jusqu’alors, la frustration de n’avoir jamais eu de cheval, celle d’avoir été trop gentil, celle de n’avoir pas connu plus tôt l’existence du dragon, toute la frustration accumulée pendant cette journée également, celle d’être abandonné par ses comparses au moment où leur collaboration commençait à porter ses fruits. Les images, connues ou inconnues, qui accompagnaient ces mémoires, défilaient à une allure vertigineuse.

 

Le chevalier descendit sans interruption, droit vers le fond. Il passa la seconde trappe avec la même facilité inéluctable que la première trappe. Il arriva dans sa grotte personnelle agrémentée des torches, comme à chaque descente. Mais il avait beau explorer n’importe quelle allée, il n’y trouva pas âme qui vive. Il ressentait uniquement à quel point le dragon rugissait de plaisir en gonflant sa frustration hors de toute proportion. Le chevalier souffrait le martyre comme il ne l’avait jamais fait précédemment. Il restait cependant assez lucide pour constater à quel point les capacités du dragon d’exacerber toute émotion tenait du grand art. Et, soudainement, il se mit à AIMER le dragon. A ce moment-là, il ne voulait plus être nulle part ailleurs qu’au beau milieu de cette immense souffrance.

 

C’est alors qu’il se sentit glisser plus bas encore, plus profondément dans cette frustration, sans plus passer aucune trappe. Il descendait dans un noir tellement noir que celui-ci s’annulait lui-même. Le chevalier ne sentit plus de différence entre lui-même et son environnement. Il était le noir, et le noir était lui-même. Il ne vivait plus la frustration, il ETAIT la frustration. Et il était bien. Tout souffrance avait disparue. Comme il était lui-même frustration, manque et frustration, il ne les subissait plus. Il se trouvait dans la source profonde des émotions, là où elles n’ont ni cause ni effet, ni début ni fin, ni objet ni sujet. Il se trouvait au niveau « moins trois », dans l’indifférencié. Il aurait pu rester ainsi à l’infini, car il se trouvait dans l’infini.

 

Il se fit à peine cette remarque, qu’il sentit de nouveau son corps physique. Il se retrouva instantanément, mais avec fluidité, dans le temple. Le bien-être de l’indifférencié ne l’avait pas quitté. La frustration absolue l’avait vidé, non pas fatigué, mais simplement vidé. Pour la première fois de sa vie, il était ouvert à se remplir. Cet état était tellement étrange qu’il n’aurait jamais pu l’imaginer précédemment. Remonté à la surface, il n’était plus frustration. Il était… désir.

 

Le maître du temps avait, décidément, frappé fort.