L'homme et le dragon, chapitre 11


L'admonestation de Saint Michel

 

 


L’archange dirigea le rêve du chevalier vers la cathédrale de Notre-Dame du Puy, où il se préparait à le rencontrer. Il avait préféré ce site à beaucoup d’autres pour une raison précise. Il aurait bien sûr pu le recevoir à la petite chapelle de Saint-Michel d’Aiguilhe qui lui était dédiée, et qui se trouvait non loin de là avec ses 268 marches à gravir. Il aurait également pu situer le songe sur le mont Gargan dans le Sud de l’Italie, ou au Mont Saint-Michel sur les côtes de Normandie, deux endroits de prédilection où le peuple avait l’habitude de le voir. Il s’agissait toutefois de sa première rencontre avec l’homme au dragon, et ces lieux familiers à l’archange l’étaient nettement moins pour le chevalier.

 

Comme il désirait le mettre à l’aise dans un environnement proche de ses aspirations, l’archange avait choisit cette cathédrale pour la présence de la Vierge Noire. Cette vierge particulière, toujours représentée en position assise, était une des rares représentantes de l’ombre qu’à sa grande surprise il n’avait jamais reçu pour mission de combattre. En fait, cette tolérance de l’Eglise cachait le détournement du culte à la déesse Isis qui s’était propagée en Europe. Cette récupération des déités de la terre et de la nature avait toujours été payante, en particulier pour les puissantes traditions celtes. C’est ainsi que le dieu Cernunos, le chaman aux cornes de cerf, devint le diable, que des chapelles furent érigées sur les lieux de culte des druides, et que les fêtes catholiques avaient calqué leurs dates sur celles des fêtes celtiques. L’archange ignorait cette stratégie de l’Eglise. Il n’était ni stratège, ni diplomate.

 

Saint Michel était l’archange des luttes, le chef de la milice céleste chargée de maintenir l’ordre dans les cieux et d’y interdire l’accès à la racaille, c’est-à-dire aux anges et aux archanges déchus. Dans sa mission, il n’avait jamais rencontré de grosses difficultés avec les femmes. Soit, telles Isis et la Vierge Noire, elles s’adaptaient tant bien que mal à l’église du Père. Soit il réussissait à les manipuler par de beaux discours, comme à l’époque où il avait réussi à faire quitter le paradis à la sotte Eve. Ou encore, suprême confort, c’est la femme elle-même, déçue par l’attitude de l’homme, qui s’empressa d’émigrer dans les ténèbres. Tel avait été le cas de Lilith, la première épouse insatisfaite d’Adam.

 

Les figures masculines, par contre, lui donnaient nettement plus de fil à retordre. Leur place naturelle se trouvant dans l’église de l’homme, ils étaient d’authentiques renégats qui avaient choisi de rejoindre le camp ennemi. Ils possédaient un esprit de fronde, et passaient leurs vies à provoquer le pouvoir de l’ordre établi. Il leur était formellement interdit de sortir de l’ombre, et sa tâche consistait essentiellement à les repousser de l’autre côté de la frontière qui délimitait l’enfer chaque fois qu’ils tentaient d’outrepasser. Or Lucifer, Satan, Belzébuth et leurs lieutenants n’avaient de cesse de lever des nouvelles armées de l’ombre dans le but d’attaquer l’ennemi, voire même d’envahir le paradis.

 

L’archange ne passait jamais beaucoup de temps dans son habitation, située dans l’inaccessible lumière de la gloire divine, étant donné qu’il était appelé à la rescousse à la moindre alerte. Un de ses plus célèbres affrontements avait été le combat à l’épée qui l’avait opposé à son alter ego de l’ombre, l’archange déchu Satan. L’épée de Saint Michel était infaillible, et plus d’une fois il trancha Satan en deux. Mais celui-ci étant immortel, il se reconstituait à chaque coup. Le combat se termina par l’épuisement des combattants, et Satan se retira derrière sa frontière pour se refaire une santé.

 

Saint Michel était la sentinelle du monde de la lumière. En tant que tel, il avait un pied dans chaque univers. C’était lui qui accompagnait les âmes quand elles quittaient leurs corps. Soit elles allaient droit au paradis, soit il les quittait à l’entrée de l’enfer. Soit, et c’était là un des grands privilèges de sa fonction, il servait de médiateur aux âmes qui se retrouvaient en goguette entre les deux options. Il menait des pourparlers secrets avec les forces de l’ombre pour décider de la longueur de leur passage au purgatoire et des éventuels traitements de faveur dont elles pourraient y bénéficier en fonction de leurs mérites. La confidentialité de ces accords était essentielle, car aucun chef des camps opposés ne désirait ouvrir la porte au compromis. L’archange servait alors d’agent double. Il était l’éminence grise au service des accords de guerre entre le blanc et le noir.

 

Gardien du passage entre les deux mondes, il n’hésitait pas à tomber l’armure et à s’adonner à des pratiques obscures pendant les trêves. Il se sentait particulièrement à l’aise en compagnie des Vierges Noires. Celles-ci se trouvaient en relation permanente avec le monde occulte, le royaume des morts et le féminin des profondeurs. Elles représentaient une voie directe vers l’indifférencié, dans lequel le dragon entraînerait immanquablement le chevalier s’il poursuivait sa quête. L’archange se préparait à accueillir l’homme au dragon à l’endroit même où, un peu plus tard, Isabelle Romée invoquerait la protection de la Vierge Noire pour la mission de sa fille, Jehanne la pucelle. Se trouvant par hasard sur les lieux à ce moment, Saint Michel reprendrait cette demande à son compte et assisterait jusqu’au bout celle que l’histoire finirait par appeler Jeanne d’Arc. Il serait à cette occasion élu protecteur du royaume de France, s’assurant ainsi un futur certain dans la politique du monde de la matière. Personne n’y trouverait à redire, car son travail de sentinelle n’en serait nullement affecté.

 

Le chevalier au dragon ignorait encore qu’il se préparait à franchir une frontière gardée par l’archange. Une rencontre au sommet, pour ainsi dire, était incontournable. Saint Michel n’avait pas pour mission d’empêcher des mortels d’accéder au royaume des ombres. Après tout, ceux-ci gardaient leur libre arbitre. Il restait toutefois attentif à ces transfuges, car Dieu (ou Lucifer) sait dans quel état - et en quelle compagnie - ces passeurs improvisés pouvaient revenir. Dans la mesure du possible, il s’épargnait d’inutiles heures supplémentaires.

 

Le nouvel être rêvait qu’il se trouvait en forêt, assis devant une cabane en compagnie d’une femme énigmatique. Après un long moment à ne rien vivre en apparence, elle lui sourit et lui dit : « Au revoir ». Il se sentait interpellé par la situation. Rien ne s’était passé, rien n’indiquait une suite possible, et voilà qu’elle prenait congé de lui tout en suggérant des revoyures. Elle agita ses doigts agiles dans sa direction comme pour imiter l’envol d’un oiseau, et ajouta : « Tu as des questions. Les réponses t’attendent.. Marche et ouvre grandes tes oreilles. » Sortant des bois, le chevalier se mit en route d’un pas ferme et, comme cela arrive dans les songes, il entra quelques secondes plus tard dans la cathédrale de Notre-Dame du Puy par la grande porte. De la femme dans la forêt à la Vierge Noire, il n’avait franchit que quelques mètres. Ce n’était pourtant pas celle-ci qui l’attira de prime abord. Face à lui se trouvait un chevalier plus grand que lui-même, à l’armure plus brillante que la sienne avait été. Il portait une magnifique épée effilée, ainsi qu’un petit bouclier. Il donnait une impression de grâce, et son allure lui semblait familière. Le chevalier ne le reconnut pas instantanément, car les enluminures des grimoires ne le montraient qu’en train de terrasser un dragon.

 

« Nous avons à parler. »

 

« Puis-je savoir qui cherche à me parler ? »

 

« Je suis Saint Michel, gardien de la frontière entre l’ombre et la lumière. Je te souhaite la bienvenue. Nous avons à parler du dragon. »

 

Le chevalier s’agenouilla en reconnaissance du statut de l’archange, le Chevalier des chevaliers. Comment ne l’avait-il pas reconnu ! Il lui fit comprendre, par son attitude respectueuse, qu’il était tout ouie.

 

« J’ai observé tes progressions avec grand intérêt et depuis bien longtemps, car il était écrit que tu serais l’homme qui délivrerait le dragon. Tu ne peux rien m’apprendre à propos de ton passé que je ne sache déjà, mais nous sommes ici pour parler de ton futur. N’étant pas l’archange Gabriel, je ne peux pas te prédire ton avenir. J’ai toutefois une bonne connaissance du passage vers le domaine des ombres que tu te prépares à franchir, et je peux te conseiller à ce sujet. Néanmoins, je ne pénètre jamais très loin sur le territoire du mal. Ma place, en effet, se trouve - et reste - dans la lumière. Comprends-tu. »

 

Ces derniers mots sonnaient plus comme une affirmation que comme une question. Le chevalier sourit intérieurement. Il ne s’était pas attendu à entendre l’archange à l’épée vive comme l’éclair s’exprimer avec autant de circonvolutions. Son respect n’en diminua pas pour autant. L’archange de lumière reprit son homélie.

 

«  J’ai présidé, il y a bien longtemps, à la capture et à l’enfermement des dragons. Tes ancêtres ont d’ailleurs pris une part fort active à l’exécution de cette tâche. Parmi tous les moyens qu’a le mal d’envahir et d’obscurcir la lumière, le dragon se trouve être la plus grande menace. Son énergie est puissante, totalement incontrôlable même, quand elle est à son apogée. Or, comme tu l’as déjà appris, le dragon est neutre. Il exacerbe les plus belles vertus autant que les plus grandes perversités. Je n’ose pas imaginer le chaos dans lequel serait plongé l’univers de la lumière si des dragons infiltrés se mettaient à y propager le mal à tort et à travers… »

 

« Le paradoxe ne réside-t-il pas dans le fait que le dragon serait également le propagateur idéal de la lumière ? » se hasarda à exprimer le chevalier, dont les capacités de serviteur ressurgissaient spontanément.

 

Saint Michel, pour la première fois, sourit. Loin d’être dérangé par cette intervention inopinée, il en appréciait la pertinence. Il ne s’était pas trompé. Ce nouvel être pourrait bien être l’homme de la situation. Mais il fallait l’accompagner, l’avertir. La mission qu’il se préparait à effectuer était hors d’atteinte de l’archange, et celui-ci était décidé à lui offrir toute la formation qu’il puisse lui donner avant de lâcher prise. Il reprit son admonestation.

 

« C’est un très grand engagement qui t’est demandé là. Une fois embarqué dans cette direction, la marche arrière sera impossible. Tu ne pourras pas t’engager dans des relations avec des personnes aux émotions troubles sans risquer de voir ton dragon s’en emparer. Tu ne pourras faire aucun compromis qui te ferait perdre ton chemin. Tu devras maintenir ton humilité au fur et à mesure que ton pouvoir grandira. Tu ne pourras pas te laisser atteindre par les jalousies, les peurs et les critiques qui s’éveilleront sur ton passage. Tu seras condamné à être libre, sans autre attachement que ta fonction, celle de maître du dragon. Es-tu prêt à cet engagement ? »

 

« Oui. »

 

« Nombreux seront ceux qui t’envieront, ceux qui te craindront, ceux qui te dénonceront, ceux qui te dénigreront, ceux qui tenteront de te dévier de ton chemin, ceux qui chercheront à te séduire ou à te récupérer. Es-tu prêt à résister à toutes les menaces et à toutes les tentations ? »

 

« Oui. »

 

« Seras-tu incorruptible ? Réellement, pleinement incorruptible ? »

 

« Oui. »

 

Si le chevalier ignorait à quoi il s’engageait réellement, ses réponses étaient pourtant sincères et authentiques. L’archange, satisfait et rassuré, n’eut aucun doute à ce sujet.

 

« J’observerai ton avancement. Ne t’inquiète pas. J’interviendrai si la nécessité s’en fait sentir. Il arrivera un moment où je ne pourrai plus te suivre. Cela ne signifiera toutefois pas que tu seras abandonné à ton sort. Tu seras aidé sur le chemin. La seule chose qui t’est demandée, et elle n’est pas des moindres, c’est de continuer. Que rien ne t’arrête. »

 

Que rien ne t’arrête…

 

Que rien ne t’arrête…

 

Que rien ne t’arrête…

 

Les contours de l’archange, ceux de la cathédrale et même ceux de son propre corps se troublaient. L’image disparut progressivement et il se réveilla de son rêve. Il était frais et dispos. La rencontre avec l’archange Michel lui revenait à l’esprit dans les moindres détails. Elle était assimilé par son organisme au point qu’il pourrait se la rappeler chaque fois qu’il en ressentirait le besoin.

 

Le chevalier était en paix.