L'homme et le dragon, chapitre 1


Il était une fois

 

Il était une fois un chevalier sans cheval. Il portait une belle armure brillante. Il dédiait sa vie à l’aide aux pauvres et aux opprimés. Le chevalier était brave, et valeureux. Rien ne l’empêchait de remplir la mission qu’il s’était assigné. L’exemple d’intégrité qu’il montrait au monde était une inspiration pour tous. Il était aimé, sauf par les oppresseurs qui voyaient d’un mauvais œil arriver ce bizarre chevalier miner leur pouvoir sur leur propre territoire. Mais le chevalier était malin, très malin, et réussissait toujours à déjouer les ruses des oppresseurs qui, en fait, étaient plus bêtes que méchants. Il avançait dans la vie, auréolé de ses réussites successives et d’un succès jamais démenti.

 

Le chevalier n’avait pris garde à un sentiment étrange qui s’était insinué en lui, succès après succès, année après année. Plutôt qu’un sentiment, il s’agissait d’une sorte de questionnement intérieur. Il se sentait… interpellé. Oui, c’était bien ça. Il se sentait interpellé par le fait qu’il n’avait pas de cheval. Un chevalier n’est-il donc pas censé monter à cheval ? Cette question avait du sens, et en même temps elle n’en avait pas. Car l’absence de cheval ne l’avait jamais empêché de remplir sa tâche. Il s’assit à l’ombre d’un arbre et médita à cette étrange question.

 

Il se rappela sa jeunesse insouciante, car il n’avait pas de soucis. Il n’avait jamais eu de soucis. Sa noble famille ne manquait pas de ressources, et il avait toujours reçu les moyens pour réaliser ses désirs, tous ses désirs. Il était comblé. Ce bonheur de vivre dans l’abondance lui avait très tôt donné l’envie de le partager avec les manants qui en étaient dépourvus, les pauvres et les opprimés. A la fin des opulents repas familiaux, plutôt que de partir se battre comme tous les garçons de son âge, il demandait à son père l’autorisation d’apporter les restes du repas aux mendiants. Il courait déjà vers le pont-levis avec une casserole dans les mains, alors que le son du « vas-y mon fils » résonnait encore dans les couloirs du château. Son bonheur de partager son bonheur était plus grand encore que son bonheur lui-même.

 

Quand vint le temps d’explorer le vaste territoire familial qui se trouvait hors de vue du château, son père lui offrit une magnifique armure, plus belle encore que celles de tous les jeunes chevaliers du pays, lui dit-il. Il lui expliqua que la vie n’était pas aussi opulente partout, que les mendiants qu’il nourrissait aux portes du château étaient pacifiques parce qu’ils étaient nourris, et que ceux qu’ils rencontrerait dans les régions éloignées risquaient fort d’être nettement plus belliqueux. Car dans ces régions-là, on ne demande pas, on prend. C’était une armure de dissuasion, une armure magique destinée à tenir les coups à distance. C’est pour cela qu’elle brillait tellement. Avec cette armure, il ne risquerait rien, lui dit-il encore. Il lui donna également une magnifique épée, dont il n’aurait peut-être pas besoin, mais qui faisait partie de l’équipement, et dont il ne pourrait jamais se départir. La question du cheval ne fut jamais abordée.

 

Adolescent, le jeune homme s’aventura toujours plus loin, toujours plus longuement, dans des contrées inconnues pour y apporter l’aide aux plus démunis. L’armure magique le protégeait contre la rapacité des mal-heureux, et il fit toujours attention de répondre aux réels besoins des nécessiteux rencontrés sur son chemin. Chaque lever du soleil annonçait une nouvelle opportunité d’affiner sa mission et ses capacités d’aide. Son bonheur grandissait au fur et à mesure qu’il y éveillait les pauvres et les opprimés.

 

Parfois, il rencontrait d’autres chevaliers. Il les trouvait tous très étranges. Ils se déplaçaient à cheval, suivis par des valets montés sur des moins beaux chevaux. Ils possédaient tous une épée, comme lui, mais ils avaient également une plus courte dague, un solide bouclier, une longue lance et une bannière surmontée d’un petit drapeau portant la même effigie que leur bouclier. Le heaume de leur armure était pourvu d’une visière qu’ils pouvaient abaisser, masquant entièrement leur visage. Ils portaient une cotte de mailles sous leurs armures. Tout cela semblait très lourd. Certaines armures portaient des traces de coups, des traces de batailles.

 

Suivant un code d’honneur dont il n’avait jamais entendu parler, ces bizarres chevaliers l’accueillaient comme un frère. Toujours, il put partager leur pitance et leur campement. Jamais il ne fut dénigré. Mais il ne put s’empêcher de remarquer une certaine condescendance dans l’attitude de ces chevaliers. Au plus profond d’eux-mêmes, ceux-ci le considéraient comme un gamin risible auquel manquait un cheval, une armure complète, et surtout l’idéal de tout chevalier qui se respecte : la recherche de conquêtes toujours renouvelées. Ah, l’exaltation des tournois pour s’affronter les uns les autres en l’honneur des couleurs d’une gente dame ! Ah, l’excitation des croisades pour détruire les civilisations des infidèles et piller leurs richesses ! Ah, les territoires à conquérir pour asservir un peuple toujours plus converti à leur religion ! Vive la chevalerie !

 

Un jour, un des ces chevaliers bagarreurs le prit plus en sympathie que les autres, et l’emmena pendant quelques jours pour assister à un tournoi royal. Il pourrait dormir dans sa tente personnelle, mais il ne pourrait malheureusement pas s’inscrire au tournoi parce qu’il n’avait pas de cheval. Un gigantesque campement était construit autour du château du roi. Le jeune chevalier vit plus de chevaliers bagarreurs qu’il n’en avait vu de toute sa vie, plus de chevaux, plus de valets, plus d’armes, plus de banquets aussi. Ca festoyait dans tous les coins. Il y avait partout de la musique, des baladins, des feux allumés… Il vit également beaucoup de belles dames qui semblaient fort distantes, mais qui l’émoustillaient plus les unes que les autres. Venu le moment du tournoi, il vit des chevaliers se bagarrer entre eux, se massacrer les uns les autres sans jamais se mettre à mort. Il vit le regard des chevaliers. Il n’oublierait jamais ces regards effrayants, porteurs d’une sorte de jouissance libidineuse. Il vit la foule de nécessiteux se repaître et se réjouir de toute cette agressivité. Il vit des manants qu’il avait aidé la veille à trouver un peu de paix intérieure sortir d’eux-mêmes en exhortant les plus cruels chevaliers. Le sens de tout cela lui échappait.

 

Il ne manqua pas d’interroger son père à ce sujet lors d’un de ses nombreux retours au foyer. Celui-ci lui annonça qu’il avait rencontré des usurpateurs. « Ceux-ci ne sont pas de vrais chevaliers, lui expliqua-t-il, même s’ils sont plus élevés en nombre que nous. Ils se réunissent en confréries, définissent des codes d’honneur, obtiennent l’aval du pape ou du roi, et utilisent leurs lois pour justifier toutes les destructions dans lesquelles ils se complaisent. Le problème principal, mon fils, est qu’ils croient à la justesse de leur cause. »

 

« Mais alors, où se trouvent les vrais chevaliers ? » demanda le jeune homme ignorant encore que le vrai chevalier se trouvait en lui, et nulle part ailleurs. Son père ne répondit pas, laissant la question ouverte. Une réponse, quelle qu’elle fut, aurait refermé la porte que le jeune chevalier venait d’ouvrir.

 

Où se trouvent les vrais chevaliers ? Assis sous son arbre, le jeune homme devenu un bel adulte se remémore l’absence de réponse de son père. Le silence du père peut, décidément, être aussi formateur que ses explications. Le fils avait entre-temps trouvé la réponse, et en même temps il ne l’avait pas trouvée. Il avait passé quelques années à découvrir ce qu’est, et ce que n’est pas, un chevalier. Il savait désormais ce qu’était un vrai chevalier. Il n’avait plus aucun doute, aucun questionnement à ce sujet. Cette question non posée avait trouvé sa réponse toute seule. Il lui avait suffit d’être à tout moment intègre, honnête et en accord avec lui-même. La question « Où se trouvent les vrais chevaliers ? » avait également perdu de son importance. Après tout, peu importe qu’il rencontre d’autres vrais chevaliers ou non, du moment qu’il remplisse lui-même pleinement sa mission. Il se rendit compte que ses souvenirs d’enfance le ramenaient avec plus d’acuité à son questionnement du jour : « Où est mon cheval ? »