L'homme et le dragon, chapitre 19


Gagner du temps

 

 


Par une magnifique nuit de pleine lune, le maître du dragon se trouvait sur les remparts du château, admirant les campagnes baignées dans la lumière blanche. Le calme de cette nuit lui rappela par contraste l’intensité de sa relation enflammée – c’était le terme qui convenait - avec la femme-dragon. Il n’avait toujours pas compris le lien avec le guerrier, mais il était certain que leurs rapports avaient changé depuis ce soir-là. Si celui-ci avait cessé de le suivre comme un chien domestiqué, il lui témoignait néanmoins d’un engagement et d’une fidélité plus forts encore que par le passé. Le chevalier pensait à son propre destin, qui avait pris une tournure inattendue depuis qu’il était descendu dans les mémoires de sa propre famille. Quant à la capacité du dragon de guérir comme par miracle une souffrance aussi grande que celle de l’étranger, cela le dépassait complètement. Il se demandait ce qui l’attendait encore au deuxième étage, les expériences pouvant désormais se décliner à l’infini. Perdu dans ses pensées, il ne s’étonna point d’une présence familière à ses côtés. Le maître du temps trouva le chevalier nettement plus disponible que lors de leur première rencontre. Fidèle à son habitude, il attendit que celui-ci lui adresse la parole en premier.

 

« Belle nuit, n’est-ce pas ? » dit le chevalier sans tourner son regard vers le maître du temps, comme s’il était son compagnon de tous les jours. Celui-ci répondit simplement « Oui, mon ami. » Il l’avait, une nouvelle fois, appelé son ami. Le chevalier le regarda finalement, sourit et surenchérit : « N’est-ce pas ? » Il se sentait d’humeur taquine, et le maître du temps ne s’en offusqua pas. Bien au contraire, car il répondit soigneusement à côté de la question.

 

«  La lune se lève, puis la lune se couche. Le soleil se lève, puis le soleil se couche. L’humain naît, puis l’humain meurt. Ces phénomènes sont à la fois éphémères, et font partie de plus grands cycles qui les dépassent. Je ne vois aucune beauté dans l’éphémère. »

 

« Où se trouve la beauté, alors ? »

 

« Dans le temps, évidemment. Le temps est immuable. Il contient tous les cycles en lui, et les cycles eux-mêmes contiennent l’éphémère. Les beautés relatives sont des pâles copies de la beauté absolue. Celle-ci se trouve dans le temps. »

 

Le chevalier comprit sans comprendre. N’empêche, il aimait cette nuit blanche éphémère. C’était dans la logique des choses, puisque lui-même était mortel.

 

« Exact », dit le maître du temps qui avait entendu les pensées de l’homme, puis il répondit à la question qu’il n’avait pas posée : « Tu as rencontré une autre de mes assistantes. »

 

« La petite voix… », dit le chevalier.

 

« Exact » répéta le maître. « L’ambre, que tu as déjà rencontrée, enferme les secrets dans le temps afin de les révéler quand l’humanité est mûre pour les recevoir. La petite voix, par contre, donne des conseils pour faire gagner du temps. Tu vois, mon équipe est bien rôdée, et tout le monde y est à sa place. »

 

« Quelle belle structure » dit le châtelain admiratif, car il en connaissait un bout sur la question.

 

« Exact. Mais comme la loi du temps, la structure du temps est incomparable à ce que l’homme en a fait. L’être humain se rend prisonnier de ses propres concepts, alors que la connaissance des lois absolues et du temps absolu le libèrerait de ses concepts. Mais il ne cherche pas à s’en défaire, car il détruirait par la même occasion l’image qu’il a créée de lui-même. Il aurait alors l’impression de disparaître dans le néant. Seul un homme sans peur pourrait s’y risquer sans danger. »

 

« Pourquoi me raconter ceci ? Et pourquoi maintenant ? »

 

« Parce que tu te prépares à chevaucher le dragon, et parce que celui-ci est immortel. A défaut de tout comprendre en détail, il faudra bien que tu maîtrises quelques notions du temps objectif. Comment pourrais-tu monter un animal dont tu ignores tout ? »

 

« Je ne comprends effectivement pas tout, ou pas encore. Mais votre discours est cohérent, et il me plait. J’en tiendrai compte. »

 

« Depuis notre dernière entrevue, tu as fait d’immenses progrès, et tu as cessé d’être impatient. A partir de maintenant, je t’aiderai à gagner du temps, ce que je ne pouvais pas faire aussi longtemps que tu étais impatient. Tu vois, je commence par désapprendre l’impatience aux impatients. Quand ils ont laissé tomber les bras et qu’ils ont arrêté d’essayer de dominer le temps, alors je leur apprends à le maîtriser comme je l’ai moi-même appris. Rares sont les élus qui cessent d’essayer. »

 

Ce n’était pas vraiment une question, et le chevalier ne répondit pas. Mais il avait compris le message. Il ignorait cependant à quel point serait déroutante la tournure des événements désormais accélérés par le maître du temps.

 

Au petit jour, il retrouva ses compagnons dans la taverne du château, déserte à ce moment de la journée. Il se réjouissait de partager avec eux les nouvelles qu’il avait à leur annoncer. La confrérie du dragon avait maintenant toutes les chances de se mettre en place dans les plus brefs délais. Le chevalier regarda les deux hommes et sentit que leurs énergies avaient changé. Se pouvait-il qu’eux aussi étaient déjà préparés, même inconsciemment, par le maître du temps ? Il se prépara comme d’habitude à prendre la parole, mais fut devancé par le guerrier. Celui-ci se sentait encore mal à l’aise face au chevalier, mais il avait fermement décidé d’entamer la conversation. Il parla de la même façon qu’il engageait un combat, sûr de sa victoire avant même de commencer.

 

Le guerrier n’aborda pas d’emblée le vif du sujet. Il parlait d’abord d’Ulysse, ce héros mythique qui se fit attacher au mât de son bateau pour entendre le chant des femmes aux queues de poisson sans y succomber. Leur chant était irrésistible, et la tentation de les rejoindre l’était tout autant. Or, suivre ce désir incomparable aurait causé le naufrage du bateau. Ulysse avait beau supplier et menacer ses matelots pour qu’ils le libèrent, ceux-ci suivirent scrupuleusement ses consignes et ne le libérèrent qu’une fois hors d’atteinte des voix séductrices des sirènes. Le guerrier expliqua que le travail du chevalier avec le dragon était pour lui aussi tentant que le chant des sirènes l’était pour Ulysse, mais que leurs chemins devraient désormais se séparer. Et il raconta son histoire, que le chevalier avait ignoré jusqu’alors.

 

Quelque part, à plusieurs semaines de cheval, se trouvait un château en ruines. Cette bâtisse était située au centre de terres luxuriantes. Bien avant la naissance du guerrier, des barbares avaient envahi la région et exterminé toute la garnison du château avant de le mettre à sac et ensuite d’y bouter le feu. La tête du châtelain, son père, fut brandie au bout d’une longue lance pendant la retraite des armées rebelles. La châtelaine, enceinte du guerrier, échappa de justesse au massacre grâce à un servant dévoué. L’homme et la femme se firent passer pour un couple légitime afin de favoriser l’éducation de l’enfant. Ils s’installèrent sur les terres du chevalier, ou plutôt de son père à l’époque. L’enfant fut élevé dans l’esprit guerrier dès son plus jeune âge, et fut informé de la vérité de son histoire une fois qu’il avait atteint l’âge de l’adolescence. Il n’ignorait donc pas qu’il avait hérité de son père d’un château abandonné, qu’il pourrait légalement reconquérir quand il le voudrait. Mais, jeune homme, il n’était pas encore prêt à se confronter à son propre destin. Il s’engagea alors dans la garnison du père du chevalier au dragon, où il gagna rapidement l’estime autant de ses maîtres que des autres soldats. Entraîné dès son plus jeune âge, il assumait à la perfection toutes les missions qui lui étaient confiées. Derrière cette perfection, il était pourtant rongé par un cruel manque, car aucune de ces missions n’étaient les siennes. Il savait qu’un jour, il aurait à remplir la mission de sa propre vie et reconquérir le château abandonné de son père. Ce moment était venu.

 

Le chevalier était époustouflé. Juste au moment où il croyait son équipe bien formée, le guerrier lui annonçait sa défection. Il ne sut que dire, et continua d’écouter. Il n’était pas au bout de ses surprises, car le plus fidèle de ses soldats se préparait à quitter son château avec toute sa garnison, jusqu’au dernier homme. Le chevalier n’en revenait pas. Il était vrai, toutefois, que la garnison avait été formée et dirigée par son père le châtelain, un homme de peur qui avait pour mission de garder le dragon enfermé et de défendre le château. Mais son fils fut élevé à faire le bien et se consacrait désormais à l’exploration de l’univers du dragon. Il n’avait aucun intérêt pour la défense armée qu’il aurait jugée inutile s’il y avait réfléchi. Sans y prendre garde, il avait laissé le fidèle guerrier prendre le contrôle de sa garnison et même perfectionner ses aptitudes de défense.

 

Le guerrier expliqua au chevalier que celui-ci n’avait nul besoin d’encore défendre son château, et que même si un danger devait se présenter il pourrait bientôt compter sur la force du dragon dont il devenait, lentement mais sûrement, le maître. Le guerrier, par contre, avait grandement besoin d’hommes en armes, en chair et en os, pour reconquérir ce qui lui appartenait de droit. Il dévoila également que les soldats étaient de plus en plus insatisfaits, d’une part parce qu’ils ne s’étaient plus battus depuis belle lurette, et d’autre part parce qu’ils se méfiaient du rapprochement entre le chevalier et le dragon. Il ne fallait pas perdre de vue que tous ces hommes avaient été entraînés à maintenir l’animal en cage, et que le changement de point de vue qui leur était demandé dépassait largement leurs capacités. C’est donc la fine fleur des défenseurs, résistants et fidèles comme peu de soldats l’étaient à cette époque, qui se préparait à le quitter. Il resterait seul avec les servants de maintenance du château et des terres.

 

La plus grande nouvelle devait encore être exprimée, et le guerrier fit promettre aux hommes de garder le secret avant de la leur dévoiler. Ceux-ci ne se firent pas prier, et promirent sur l’honneur. Le guerrier se rapprocha d’eux pour parler d’une voix basse, afin de ne pas être entendu par d’autres oreilles.

 

« Quand j’aurai reconquis mon château, confia le guerrier, j’érigerai également un temple en l’honneur du dragon. Mais contrairement à vous, je le ferai dans le plus grand secret. Mes hommes ne me suivraient pas comme maintenant s’ils étaient au courant de ce projet. N’oublions pas qu’ils vous quittent par méfiance vis-à-vis du dragon. Un jour, ils seront prêts, je le sais. Mais beaucoup de temps devra encore passer avant qu’ils ne soient prêts à changer leurs mentalités. Je n’ai pas rencontré le maître du temps, et aucune petite vois ne m’a parlé. Mais j’ai reçu la visite de l’ambre pendant mon sommeil de cette nuit. Elle avait pris la forme d’une femme aux cheveux roux, aux vêtements à couleur d’ambre. Elle était magnifique, et portait la terre entre ses mains. Je n’aurais pas pu lui donner un âge. Elle semblait éternellement jeune, et perpétuellement vieille. Elle m’a parlé d’une voix douce et profonde, un peu caverneuse. »

 

Le guerrier murmurait presque. Ses compères ne l’avaient jamais vu si délicat. Il s’adressait spécifiquement au chevalier.

 

« Elle m’a déclaré solennellement qu’elle m’accompagnerait à chaque étape de ma mission. Elle nous maintiendra secrètement en relation, vous et moi. Mais il faut, pour maintenant, que vous me laissiez partir avec toute votre équipe de défenseurs sans dévoiler votre connaissance de mon projet. Vous pourriez donner l’impression de perdre la face, mais ce n’est pas important. Nous sommes tous deux au service du dragon, et les apparences nous importent peu. Le temps venu, nous nous retrouverons en pleine lumière. L’ambre a encore ajouté, et ça me semble important de vous le partager, que la confrérie des dragons ne sera ni un groupement, ni une équipe. Elle sera un réseau. Car chaque lieu n’est destiné à accueillir qu’un seul maître du dragon. Et si d’aventure il y en avait plus d’un, ce serait pour le temps de formation des futurs maîtres. Le but n’est pas de concentrer l’énergie du dragon en un seul lieu, mais d’étendre son territoire à travers la dissémination de ses maîtres. Voilà ce que m’a dit l’ambre cette nuit, pendant que vous conversiez avec le maître du temps. »

 

Devant la surprise du chevalier qui n’avait pas encore raconté sa rencontre de la nuit, le guerrier ajouta :

 

« Oui, cela aussi elle me l’a dit. Car, voyez-vous, l’ambre suivait l’instruction du maître du temps en me visitant dans mon rêve, pendant que celui-ci partait à votre rencontre. »

 

« C’est une véritable conspiration cosmique », s’exclama l’étranger qui avait gardé le silence jusque là. « Cette nuit je me suis réveillé en sursaut, entendant une voix qui me parlait. J’ai regardé autour de moi, mais j’étais seul dans la pièce. Et cette voix m’a aussi dit de partir. »

 

Le chevalier et le guerrier se tournèrent comme un seul homme vers l’étranger, eux aussi stupéfaits par cette synchronicité. Celui-ci continua :

 

« La voix me disait qu’il était temps de rentrer chez moi. D’arrêter de fuir mon passé. Qu’à la cour du roi se trouvait la plus grande concentration de dragons enfermés. Que j’avais quelque chose à faire pour eux. Mais qu’avant ça, je devais contacter mes émotions face au tyran. Et par rapport à la perte de ma famille. »

 

La voix de l’étranger se brisa sur le dernier mot. Ses interlocuteurs attendaient soigneusement qu’il termine ses révélations, car il retenait manifestement une dernière information. Il ajouta sur le ton de la confidence, en regardant ses mains :

 

« La voix… c’était… celle… de ma femme… »

 

Silence.

 

« Je ne comprends pas. Elle est morte sous les armes des soldats du roi. Comment pourrais-je retourner à elle ? Je ne comprends pas… »

 

L’étranger conclut :

 

« Mais il faut que je retourne à mes racines. Il le faut. »

 

Le chevalier n’en croyait pas ses oreilles. Tout cela était tellement juste et tellement imparable. En même temps, d’un autre point de vue, cette situation lui semblait profondément injuste. Les émotions se bousculaient en lui, au point qu’il ne put émettre un son. Il se sentait trahi, frustré et abandonné. Il ressentait de la tristesse, de la colère et de l’excitation. Mais, plus que tout, il sentait en lui une profonde acceptation de la situation. Après tout, le maître du temps n’avait-il pas annoncé qu’il l’aiderait à gagner du temps ? « Il aurait au moins pu m’informer de quelle façon il comptait m’aider », se dit le chevalier qui sentit une colère monter en lui contre ce fameux maître qui décidait à sa place de la suite des événements.

 

Il se tut quelque temps, puis demanda aux deux hommes pour quel moment ils prévoyaient leur départ, afin de pouvoir s’organiser. Ils donnèrent leur réponse de concert :

 

« Au jour d’hui. »

 

« Au jour d’hui ? »

 

« Au jour d’hui. »

 

Et tout fut dit.