L'homme et le dragon, chapitre 21


Doléances

 

 


Le chevalier n’eut pas le loisir d’explorer longtemps son nouvel état de désir, car le petit matin lui amena à sa grande surprise une délégation représentative des servants de maintenance qui étaient restés au château et sur les terres. La petite voix lui conseilla de recevoir ce groupe dans la grande salle des cérémonies, qui était habituellement réservée aux grands événements. Il suivit ce conseil sans même en questionner les motivations.

 

Il y avait là des palefreniers, des cuisiniers, des femmes de chambre, des fermiers, des commerçants, des tenanciers de taverne, et quantité d’autres serfs qui représentaient leurs pairs. Ils s’étaient adjointe la compagnie du propre frère du chevalier. Le moine était en effet plus proche de lui qu’eux-mêmes. Il était connu pour ses dons de diplomatie, et il avait de surcroît l’élocution facile.

 

Le dialogue se tint essentiellement entre les deux frères en présence du personnel, dont l’acquiescement n’était interrompu que par quelque émotion brièvement exprimée par l’un ou l’autre servant.

 

Il s’avérait que le départ des hommes d’armes avait suscité moult réactions parmi la populace restée sur place, réactions qui s’ajoutaient aux inquiétudes non exprimées depuis la libération du dragon. Le scribe commença par lui révéler que les servants du château et les travailleurs des terres étaient plus restés fidèles aux lieux qu’à leur maître, et que c’était surtout la nature de leurs attachements qui les avaient maintenus en cette région. Leur inquiétude par rapport aux événements des dernières semaines ébranlait toutefois puissamment leur sentiment de sécurité, et c’était là l’objet de leur visite en nombre à celui qui était désormais leur châtelain. Celui-ci demanda à juste titre quels étaient les causes de leurs mécontentements, ou plutôt de leurs inquiétudes comme ils préféraient les nommer. Le chevalier ne montra, à travers l’apparence de son corps, aucun signe de l’état volubile du dragon en lui qui s’extasiait aux vibrations de « O-hoo ! De la peur ! O-ho-hoo ! » Il n’eut aucune peine à différencier l’état de son corps de celui du dragon qui volait déjà d’un couloir à l’autre au deuxième étage sous le sol, titillant l’inconscient des manants présents dans la pièce. Il sentit ainsi leurs émotions aussi bien qu’il entendait les mots savamment ordonnés par son frère jumeau.

 

Les doléances des servants chargés de la maintenance du château et des terres du chevalier se résumaient ce jour-là en six points :

 

1.  Le château étant démuni de toute sa garnison, la région pourrait rapidement devenir la proie des pillards.

2.  Le chevalier n’ayant manifesté aucune volonté de renouveler ses effectifs, l’inquiétude de la population était à son comble par rapport à sa capacité de protéger ses terres.

3.  La libération d’un dragon réputé pour ses sombres exploits de dévastation ressemblait plus à un acte de folie que de sagesse.

4.  Le mystère entourant les expériences du chevalier, du guerrier et de l’étranger dans le temple du dragon alimentait les ragots, ainsi que les angoisses de chaque personne qui en avait eu vent.

5.  Plus que tout, la sympathie présumée du chevalier pour le dragon constituait une profonde source d’inquiétude.

6.  La populace vivait une violente opposition entre d’une part le besoin sécuritaire des servants chargés de la maintenance, et d’autre part le danger de destruction qui pouvait autant venir de l’extérieur que de l’intérieur.

 

Pendant que le clerc écrivain énonçait clairement cette liste de doléances, y ajoutant moult détails afin d’apaiser toutes les fractions du petit groupe présent, le châtelain réfléchit à la façon de rassurer ses gens. De même, le dragon se nourrissait de la peur du groupe présent, ainsi que – à travers lui – de celle de toute la population représentée par cette délégation. Il avait rarement eu l’occasion d’embrasser les émotions d’un si large groupe en une fois. Se nourrissant d’un phénoménal cumul de toutes ces peurs, il commença à retrouver sa vitalité des grandes époques de terreur. La petite voix était également présente, qui suggéra au chevalier de prouver à cette délégation de la population qu’il n’y avait aucune raison de remplacer les hommes d’armes. Elle lui suggéra également d’ordonner au dragon de localiser la plus grande peur présente dans l’assistance. L’homme fut intrigué par cette double proposition, mais il lui fit confiance une fois de plus. Maintenant complice du dragon, il lui demanda intérieurement de chercher au deuxième niveau LA peur qui servirait ses desseins. Pendant que l’animal fonçait avec une puissante souplesse à travers le dédale de couloirs comme une horde de chiens pourchasse le gibier à l’odorat, le chevalier se leva de son siège majestueux dans lequel il avait pris soin de s’installer pour recevoir le groupe (encore une suggestion de la petite voix). Il s’adressa à l’assemblée :

 

« Braves gens, je vous remercie d’être venus me voir pour m’exprimer vos doléances. Feu mon père a toujours été à votre écoute, et je fais de même. Je vous ai entendu, et je peux vous prouver que vous n’avez aucune crainte à entretenir suite au départ de ma garnison. Nous vivons l’avènement de temps nouveaux, et il n’est que normal que vous n’en ayez encore qu’une faible connaissance. »

 

Ayant exprimé cela, le chevalier n’eut pas la moindre idée de la façon dont il réussirait à concrétiser cette promesse. Cette fois, il comptait vraiment sur la petite voix pour le tirer de ce pétrin. Elle ne le laissa pas tomber.

 

« Maintenant, tend le bras vers le coin droit du plafond face à toi », lui dit-elle. Ce qu’il fit en pointant ce coin de la pièce du doigt. Du coup, toute l’assistance regarda dans cette direction. La petite voix s’empressa de corriger son instruction : « Non, non, ne pointe pas. Secoue les doigts de ta main. » Il secoua donc les doigts au bout de son bras tendu comme pour se défaire d’une quelconque viscosité. Le groupe de gens, qui n’avait rien remarqué de particulier dans le fond de la pièce, vit maintenant son seigneur agiter la main d’une façon bizarre.

 

« Maintenant, dis Abracadabra ! »

 

« Mais… »

 

«  Vite ! Dis Abracadabra ! »

 

« Abracadabra ! »

 

Ses interlocuteurs, qui ignoraient ce vocable, ne surent comment réagir adéquatement. La petite voix surenchérit :

 

« Maintenant dirige ta main gauche vers le sol et dessine des cercles avec tes doigts. Vite, vite, fais-le ! »

 

Ce que le chevalier fit instantanément.

 

« Maintenant, redis Abracadabra, et insiste. »

 

« Abracadabraaa ! » dit le chevalier en agitant les doigts de sa main droite levée, et en faisant des cercles avec la main gauche pointée vers le sol. Il se sentait un peu idiot dans cette attitude, et il craignait déjà de ruiner le peu de crédit qu’il possédait encore vis-à-vis de ses sujets.

 

« Maintenant, une des personnes va réagir fortement dans l’assistance. Pointe très très vite ton doigt vers elle, comme si c’était toi qui provoquais sa réaction. »

 

Entre-temps, le dragon débarquait en trombe dans une grotte au centre de laquelle un petit garçon était molesté par un adulte particulièrement pervers. Le dragon dirigea sa flamme vers le mauvais homme qui s’embrasa telle une fournaise. Le gamin paniqué s’encoura prestement pour se blottir dans un coin de la pièce. L’animal se déchaîna et déversa sur l’adulte la masse d’énergie amassée lors de l’entrevue avec la délégation peureuse.

 

Dans la salle des cérémonies, un des hommes hurla si fort qu’on l’aurait cru transpercé par six lances. « Aaabracadabraaa … » cria le chevalier à son tour, si rapidement et si fort qu’il eut été malaisé de reconnaître qui des deux hommes avait hurlé en premier. En même temps, il pointait du doigt vers l’homme qui se tordait dans une souffrance abominable.

 

« Ainsi adviendra-t-il de tout ennemi qui vous menacera », souffla la petite voix.

 

« Ainsi adviendra-t-il de tout ennemi qui vous menacera ! », tonna le chevalier d’une voix forte.

 

« Qu’il soit intérieur ou extérieur », compléta la petite voix.

 

« Qu’il soit intérieur ou extérieur ! », concluait le chevalier.

 

Il sut instinctivement que dire à l’assistance à propos de cet incident. Il ajouta donc :

 

« Cet homme est hautement méritoire ! Depuis leur naissance, il a maintenu ses enfants à l’écart d’un grand danger. Il n’y a pas meilleur père que lui. Mais, contrairement aux apparences, cet homme était très malade, d’une maladie qui ne regarde personne d’autre que lui. Il est maintenant guéri. Prenez grand soin de lui comme s’il s’agissait de votre propre père. Il sera sur pied dans trois jours. »

 

Dans le deuxième sous-sol, il ne resta qu’un petit tas de cendres et un enfant qui se mit à aimer un dragon.

 

« Rentrez chez vous, maintenant », dit le chevalier qui n’eut plus besoin des conseils de la petite voix. « Nous n’avons plus besoin de garnison. Et n’hésitez pas à venir à moi s’il vous restait des doléances dans le futur. »

 

Les représentants de la population n’avaient plus peur, ni des envahisseurs, ni du dragon, ni de l’absence d’hommes en armes. Une nouvelle peur de ce pouvoir inconnu avait pris le pas sur toutes les autres. Ce n’était à vrai dire pas vraiment une peur, mais plutôt une forme de déférence qui leur était inconnue jusqu’à ce jour. Ils quittèrent les lieux en se penchant respectueusement. Même le moine ne reconnut plus son frère comme il l’avait connu.

 

La salle des cérémonies était vide, à l’exception du maître des lieux, médusé de ce qui venait de se passer. Il eut, lui aussi, quelque mal à se reconnaître.