L'homme et le dragon, chapitre 22


Attachements

 

 


Le chevalier méditait, seul, dans la grande salle des cérémonies. Enfin, seul… est-on vraiment seul en présence du maître du temps ? L’homme en gris était assis dans un autre siège et maintenait le silence aussi longtemps que le chevalier se taisait. Il savait que l’homme était un peu bousculé, mais qu’est un petit remue-ménage intérieur en regard du temps infini ?

 

« Que signifie tout cela ? Je suppose que j’ai encore quelque chose à apprendre, là… »

 

Malgré les mots directs, le ton était respectueux, et le maître parla.

 

« Tu as vu tous ces braves gens qui t’ont rendu visite. Tu connais également le peuple qu’ils sont venus représenter envers toi. Ce ne sont pas des aventuriers, et leurs histoires ne sont pas plus exceptionnelles que celles d’autrui. Pourtant, tu n’as vu que de la peur, beaucoup de peur. Tous ces gens sont plus anxieux que les soldats qui ont quitté le château. Ne t’es-tu pas demandé pourquoi ce sont les plus peureux qui sont restés ? »

 

« Non, la question ne m’étais pas venue à l’esprit… »

 

« Ils sont attachés à leurs vies, à leurs terres, à leurs fonctions, à leurs relations, à leurs habitudes… qu’ils ont peur de perdre. C’est tout. Leurs attachements créent la peur. Plus grands sont les attachements, plus grande est la peur. Plus que tout, ils ont peur du temps. Car autant que l’attachement, la perte est inéluctable. Qui a le temps pour ami a aussi la conscience des cycles dans lesquels les pertes alternent avec les attachements comme l’inspiration fait couple avec l’expiration. Face à l’absolu, il est aussi absurde de craindre la perte que de craindre l’attachement. »

 

« Il est vrai qu’hormis leurs fonctions, le guerrier, l’étranger et toute la garnison n’avaient pas grand-chose à perdre… »

 

« C’est plus nuancé. Eux, ils ont déjà tout perdu. Ils n’ont plus à avoir peur. Ils sont motivés par le désir de reconquérir ce qu’ils ont perdu, ou que leurs familles ont perdu. Ils pourraient tout au plus craindre de ne pas retrouver l’univers qu’ils cherchent à reconstruire. »

 

« Je suppose, dans ce cas, qu’en comparaison à toutes ces personnes je n’ai plus rien à perdre ni à reconquérir ?! »

 

« Tu es un cas à part. Tu ignores la peur car tu ignores la perte. Tu ignores l’attachement, également. Ce sont les raisons pour lesquelles tu peux chevaucher le dragon, pourquoi tu as accès à l’indifférencié, et pourquoi tu peux introduire l’immortel dans l’éphémère. Le revers de la médaille de ton insensibilité à l’attachement et à la perte est ta difficulté à reconnaître les pertes que tu dois encore faire pour accéder à ta maîtrise. »

 

« Comment puis-je accéder à cette sensibilité ? »

 

« Ce n’est pas tant la sensibilité à laquelle il te faut accéder, qu’à la conscience de la perte. Laisse la sensibilité au dragon, il en a à revendre. Mais sans conscience, il sème la ruine sur son passage. En développant ta conscience de la perte, tu canaliseras à la perfection la puissance de destruction de cet animal immortel. »

 

« Et, bien sûr, vous êtes là pour m’aider à développer cette conscience. Pour gagner un peu plus de temps, je suppose », plaisanta le chevalier qui adorait l’humour subtil que pouvait apprécier le maître du temps.

 

Celui-ci répondit « Evidemment » en souriant également, sans perdre son sérieux pour autant. Puis il aborda l’histoire personnelle du chevalier. « Le temps est venu, dit-il, de réaliser que tu es orphelin. » L’homme fronça les sourcils en dévisageant le maître. Il ne s’attendait assurément pas à cette remarque. Puis il réfléchit. Il ne s’était jamais arrêté au sens de la disparition de ses parents. Pour commencer, il n’avait jamais connu sa mère, morte à sa naissance. Comment pleurer une perte qu’on n’a jamais vécue ? Ensuite, son père était décédé à un moment de grand changement, quand l’existence du dragon lui avait été révélé. Il n’avait pas vécu sa mort comme un événement isolé. Même si sa disparition l’avait affectivement marqué, il ne lui avait accordé que l’attention qu’on porte à un détail dans le paysage.

 

Le chevalier pensa que l’absence d’une mère lui avait enlevé la possibilité de personnifier ses attachements. Il savait aujourd’hui que son père, et sa mère à travers lui, lui avaient transmis la limitation de la peur. Non pas la peur elle-même, étant donné qu’il n’avait jamais vraiment eu peur, mais bien la façon dont un être humain peut éviter de se confronter à la vie par peur de risquer la perte, et ainsi se couper de tous ses potentiels de vie.

 

L’homme en gris, le maître du temps, suivait avec attention l’évolution de la pensée du chevalier. Il décida de compléter les déductions que son interlocuteur avait fort justement faites par sa propre réflexion. Il lui parla comme suit :

 

«  Pense à tes parents en termes de pourvoyeurs de ton héritage. Tu as raison, ils t’ont nourri de toutes les limitations que tu connais. Mais ils t’ont, de même, légué la fonction de gardien du dragon. Leur disparition non seulement t’a dévoilé leur héritage, elle t’a également offert la liberté d’en user à ta guise. Car, avoue-le, tu ne t’es pas limité à garder le dragon en prison. Tu l’as libéré et tu as commencé à le chevaucher, car tel est ton destin. »

 

Il observa la réaction du chevalier, qui était très attentif à ses paroles. Puis il ajouta encore :

 

« Etre orphelin, c’est avoir l’opportunité de t’appuyer pleinement sur le legs de tes parents. C’est, paradoxalement, l’occasion de te détacher d’eux. En fait, l’orphelin est plus que jamais confronté à son choix d’accepter ou non sa destinée. »

 

Le chevalier resta pensif pendant un long moment. Le maître du temps, entre-temps, s’était évaporé.