L'homme et le dragon, chapitre 5


Alchimie

 

 

Toujours lui-même, mais déjà un autre, le chevalier rejoignit le dragon. Celui-ci avait reprit quelques forces, nourri par les bons soins et par la vaillance des hommes d’armes qui le gardaient. L’homme restait assis un long moment avec le dragon, sans trop savoir lequel des deux avait le plus besoin d’être apprivoisé par l’autre. Il lui était malaisé d’imaginer les dégâts qu’un animal autant affaibli pouvait bien occasionner. Petit à petit, le regard du dragon devint lumineux.

 

Chaque jour, il passa de longues heures dans la geôle avec le dragon. Quand ce dernier donna des indications de bonne santé à défaut d’une grand vaillance, le chevalier décida de risquer une première sortie. Comme il avait sincèrement envie de sortir avec le dragon, celui-ci avait envie de sortir avec lui. L’énorme animal eut quelque difficulté à se lever, mais il y arriva dès le deuxième essai et suivit l’homme dans les larges couloirs des soubassements du château. Fort de l’enseignement reçu pendant son initiation, l’homme savait qu’il lui suffisait d’avoir une émotion pour que le dragon s’en nourrisse. Il ne fallait pas avoir une pensée, non. Une simple pensée ne suffirait pas. Il devait sincèrement ressentir son envie pour que le dragon puisse se brancher sur elle. Il désira sortir dans les jardins du château, dans les campagnes, à l’air frais, afin d’aider son ami à se refaire une santé. Le dragon puisait son énergie dans l’envie de son nouveau maître, et décuplait en lui-même l’énergie dont il avait besoin pour déplacer son énorme masse.

 

Après quelques kilomètres de marche lente, une prouesse pour l’animal qui fut immobilisé pendant tellement de siècles, ils firent une pause au pied d’un chêne gigantesque. Le dragon et le chevalier s’endormirent paisiblement côte à côte. La nature était paisible. Rien n’indiquait que quelque chose d’extraordinaire était sur le point d’arriver.

 

L’homme se réveilla. Il gardait les yeux fermés pendant quelque temps. Il eut cette très étrange impression d’être lui, et en même temps d’être quelqu’un d’autre. Il se reconnut, et ne se reconnut plus. Son corps avait une autre consistance, son énergie avait changé, et son ressenti n’était plus le même. Il se réveilla un peu plus et, intrigué, ouvrit les yeux. Surprise : il ne portait plus d’armure ! Il n’était habillé que des vêtements sommaires qu’il portait habituellement sous sa protection. Comment était-ce possible ? Quelqu’un lui aurait-il ôté son armure ? Comment ne l’avait-il pas remarqué ? Et, puisqu’elle n’était pas posée à côté de lui, où se trouvait-elle donc ?

 

Le chevalier sentait qu’il restait chevalier, même sans armure. Cela le rassurait. Mais, à part cela, tout son univers semblait avoir changé, et en même temps, rien n’avait changé. Sa colonne vertébrale semblait plus dressée et plus souple à la fois. Ses muscles semblaient plus performants alors qu’ils étaient au repos. Tout son organisme semblait plus vivant, alors qu’il n’avait pas manqué de vie auparavant. Même son esprit lui apparut plus clair. Il examina son corps, et ne remarqua aucun changement. Pourtant, il lui semblait réellement être dans un nouveau corps. Il n’y comprenait rien. La nature autour de lui n’avait pas changé, mais il avait une impression confuse de mieux la ressentir. Voyant l’endroit à côté de lui encore empreint du poids du dragon, il repensa à lui, s’étonnant qu’il n’y avait pas pensé plus tôt. Le dragon n’était plus là, mais sa présence ne lui manquait pas. C’était comme si, dans l’énergie, il était encore là.

 

L’homme se redressa. Il passa un long temps les yeux fermés à ressentir, simplement ressentir. Un long temps. Il se sentait bien. Nouveau, étrange, mais bien. Le temps passa, et ne passa pas, et l’homme ressentit.

 

Il ressentit l’énergie du dragon, qu’il avait appris à bien connaître. Il ressentit son énergie non pas à côté de lui, mais en lui. Pas de doute possible. Le dragon était en lui, ou du moins son énergie l’était. Cette constatation dépassait quelque peu les capacités de compréhension de sa pensée. Il ne savait pas exactement ce qui s’était passé, mais « cela » avait bel et bien eu lieu. Il en était certain, d’une certitude inébranlable autant qu’inexplicable.

 

Réfléchissant à sa nouvelle situation, le chevalier se rappelait son initiation. Il se remémora que le dragon se nourrissait d’émotions, pour ensuite les décupler. Comme il n’avait aucune envie ni émotion particulière pour tester sa nouvelle énergie, il pensa encore au dragon. Comment sont les dragons ? se demanda-t-il. Ils sont immortels, crachent du feu, volent dans les airs… C’est sûr, ils volent ! Alors, pourquoi ne pas essayer de voler ?

 

Le chevalier réveilla en lui l’envie de voler. Rien ne se passa. Il se demanda si son envie était réelle, si ce n’était pas un prétexte pour tester le dragon. Il constata que son envie authentique, la plus profonde qui l’habitait, était bien de vérifier l’énergie du dragon. Le fait de voler n’était qu’une façon comme une autre de mettre ce désir en œuvre. Il désira donc encore plus fort ressentir l’effet du dragon en lui, quitte à voler si c’était cela qui devrait se vivre. Il sentit une réjouissance intérieure de sentir ses pieds quitter délicatement le sol. Etait-ce sa propre réjouissance, ou celle du dragon qui avait enfin une émotion dont il pouvait se nourrir ? Quoi qu’il en soit, l’homme continua de monter de quelques centimètres. Il ne se sentait pas particulièrement léger comme il l’aurait cru ; il se sentait tout simplement en l’air. Puis il retomba au sol, brusquement. Il est vrai que le dragon n’avait pas encore récupéré beaucoup de forces. L’effort consenti devait être le plus grand qu’il pouvait faire en ce moment. L’enthousiasme persista malgré le faible résultat. Une nouvelle ère avait commencé. Un nouvel être était né.

 

Le nouvel être, en apparence un chevalier sans armure et sans cheval, rentra sans encombre au château. En l’absence de sensations neuves du dragon en lui, il met le restant de la journée à se familiariser avec sa nouvelle consistance. « C’est, ma foi, fort agréable », se dit-il. Sans être tout à fait parti, l’ancien avait disparu. Il s’endormit paisiblement dans son grand lit de bois sculpté.

 

Le cauchemar démarra sans s’annoncer. Il vit un poing s’abattre violemment et à plusieurs reprises sur le visage d’une femme, faisant gicler le sang aux alentours. Il eut la sensation que c’était son propre poing, et qu’il était habité par une rage incontrôlable. Il vit des chevaliers s’entretuer sauvagement, défonçant leurs heaumes avec des masses d’armes volumineuses. Les blessés, gisant à terre, hurlaient de mal. Il se sentit ivre de combat au centre du champ de bataille. Il vit une châtelaine hurler de plaisir en se faisant pénétrer par devant et par derrière par deux solides palefreniers. Ses cris de jouissance se confondaient avec ceux des blessés dans la scène précédente. Il vit des villages entiers brûler, et il vit comment les survivants qui s’échappaient des flammes furent cueillis à bout portant par des flèches d’arbalètes. Il eut l’impression de manier un des instruments de mort, le rechargeant avec une vitesse surprenante. Il se sentit être un usurier qui comptait ses deniers avec délice, pendant que les gens d’armes expulsaient les habitants d’une masure qui n’avaient pu payer leurs impôts dans les temps. Les scènes de tristesse profonde, de violence débridée, de sexualité animale, de désolation, et de toutes sortes d’autres émotions intenses se succédaient, et parfois se surimposaient, à une allure folle. Dans un intermède calme, mais chargé de menace, il vit des soldats escorter de bien étranges cortèges. Des dragons inanimés étaient portés sur des civières géantes portées chacune par quatre solides chevaux. Un des dragons était isolé du groupe, emmené par des gens d’armes qui portaient le blason de sa propre famille. Bien que différent de sa réalité quotidienne, il reconnut le chemin qui menait à son château. Les autres dragons étaient emmenés tous ensemble dans une autre direction qu’il ne reconnut pas, par d’autres hommes d’armes richement équipés. Il lui semblait, dans son rêve, reconnaître leur blason mais ne réussit pas à identifier celui-ci avec certitude. Ils étaient, sans aucun doute possible, au service d’un lignage plus prestigieux que le sien. Il se réveilla sur des inquiétants bruits de herses descendues et de grilles qui claquent.