L'homme et le dragon, chapitre 7


A la cour du roi

 

 

« Lex dominatur ». La devise prônait la domination de la loi sur les boucliers appuyés contre les créneaux de la tour de guet. Les soldats de garde virent arriver de loin le croisé, qu’ils reconnurent à son équipement caractéristique des chevaliers belliqueux. Monté sur un fier cheval, il portait le long bouclier en pointe orné d’une croix rouge étalée sur toute la longueur. L’état de son armure témoignait de nombreux combats contre les infidèles. Le chevalier dégageait une odeur de victoire. Il était suivi d’un écuyer monté sur un plus petit mais robuste cheval, qui portait la suite de son équipement et de ses bagages. Arrivé au bord des douves du château royal, l’équipage des deux hommes s’arrêta et attendit. Fort du statut que son rang lui octroie, un croisé ne s’abaisse pas à demander le passage. Par courtoisie, il attend toutefois d’être invité. Le pont-levis s’abaissa pour accueillir le visiteur de passage. L’intendant du roi lui fit les salutations de rigueur et lui demanda les raisons de son passage. Le chevalier lui rendit la politesse en lui expliquant qu’il était en route pour son lointain foyer, revenant des croisades. L’intendant lui souhaita la bienvenue et fit mettre une chambre à sa disposition. Son écuyer pouvait s’installer dans la paille confortable des écuries. Le hasard voulut que le roi offrait un banquet le soir même de son arrivée, auquel il était bien évidemment invité. Le chevalier remercia pour cette bienveillance et s’installa dans ses appartements.

 

« Jusqu’ici, tout marche à merveille », dit le nouvel être au faux écuyer qui l’aidait à s’extraire de sa lourde armure.

 

« C’était une excellente idée de vous travestir en usurpateur pour gagner la confiance du roi et pour vous enquérir de la présence des dragons » renchérit son plus fidèle homme d’armes. « Il ne faut vous dévoiler à aucun prix, maître, de peur d’attiser la convoitise du roi sur vos terres. »

 

« Ne crains rien, mon ami. Tout se passera bien. »

 

Tout se passerait bien, effectivement, mais pas tel qu’il s’y attendait. Car une rencontre inattendue attendait le vrai chevalier en ce château.

 

Le chevalier devait, pour réussir sa mission d’infiltration, épouser les mœurs de la cour. Cela ne lui sembla pas compliqué, et le banquet en était l’occasion rêvée. Il se brancha sur les désirs et les émotions des convives, et l’énergie du dragon en lui fit le reste. Il mangea donc plus que tout le monde, but plus que tout le monde, ria plus que tout le monde, rota plus que tout le monde, dénigra le petit peuple et les infidèles plus que tout le monde, mit la main aux fesses des servantes plus que tout le monde, et plus que tout le monde termina la nuit dans la débauche la plus complète.

 

Il se réveilla quand le soleil était déjà haut dans le ciel, et eut pour la première fois de sa vie une nausée et un mal de crâne qui lui firent regretter de posséder un corps. Après quelques ablutions qu’on ne pouvait plus appeler matinales, il quitta ses appartements pour faire quelques pas dans le château. Il remarqua à quel point sa mission d’infiltration avait réussi au-delà de ses expectations, car il fut traité avec la même familiarité par les membres de la cour que s’il était né sur place. Il n’eut aucune peine à nouer des liens avec quiconque était disponible. Mais personne ne put, ou ne voulut, le renseigner. Il ne rencontra pas vraiment de la méfiance, mais plutôt ce qui lui semblait relever de l’ignorance. Les racontars de l’étranger de sa propre garnison lui auraient semblé fort éloignés de la vérité à laquelle il était confronté, si le blason de son rêve n’eut été si abondamment représenté dans le château du roi. Il tenait sa piste, et n’avait aucune intention de la lâcher.

 

De jour en jour, de banquet en banquet, d’oisiveté en débauche, ne trouvant toujours aucune indication supplémentaire, le chevalier s’avachissait petit à petit. Il se sentait lourd et maussade, et la gueule de bois qu’il traînait avec lui devenait plus constance qu’exception. Il perdait le contact avec lui-même, et avec l’énergie du dragon en lui.