La culture du Trois présente :

Le triangle infernal


 

Les relations triangulaires ont souvent mauvaise presse. Pourquoi ? Parce qu'on pense tout de suite à leur version négative, destructrice. Et parce qu'à force de s'aveugler sur les seules versions négatives du trio, à force de ne regarder que ses ombres, on ne réussit paradoxalement pas à en voir les lumières.

Le temps est venu, dans la culture du Trois, d'accorder un peu d'attention au triangle infernal, également appelé triangle de Karpman.

 

 

La victime et le bourreau : mariés à vie...

Sans victime, le bourreau (ou persécuteur) n'existe pas. Sans bourreau, la victime n'existe pas non plus. L'existence de l'un justifie l'existence de l'autre, dans les deux sens. Chacun a besoin de l'autre pour subsister. Peu de gens, évidemment, ont le désir conscient de perpétuer leur réalité de victime ou de bourreau. Il s'agit ici de conditionnements, et ces conditionnements sont souvent tenaces et profonds. Notre mental s'accroche en effet à nos schémas connus, que ceux-ci soient agréables ou non. Et le déni de ces rôles est tout aussi profond. Il est important, pour avancer en conscience et en bienveillance sur le sujet, de savoir que la majorité des acteurs d'un tel schéma sont sincèrement persuadés d'être "dans le juste".

 

Avant de poursuivre, arrêtons-nous un instant à la notion de dualité. Comment fonctionne-t-elle ? Notre monde, celui du mental en tous cas, est construit sur la dualité. Nous nous "coupons" en deux : d'une part nous nous identifions à ce que nous considérons comme bien, et nous dissocions de son opposé que nous considérons comme mal. La partie du mal peut être définie par une question de jugement négatif, de préjugé, mais elle peut également venir d'une souffrance trop lourde à vivre. Cette partie "a mal". Ensuite, nous projetons sur autrui la partie de nous-même dont nous nous dissocions.

 

 

Si je suis victime, je ne peux pas être également bourreau. C'est inacceptable. Je trouve donc un bourreau extérieur qui remplit ce rôle à ma place. Aussi longtemps que je suis ainsi dissocié(e), "dans la dualité" comme on dit, aussi longtemps que je ne vois pas à quel point ces deux rôles cohabitent en moi, je reste coincé(e) dans ce rôle de victime que je me suis alloué pour rejeter l'idée même que je puisse - également - être bourreau. La même chose est évidement vraie dans l'autre sens : aussi longtemps que je ne peux pas identifier la victime en moi, je reste... bourreau. 

Ceci est une chose difficile à admettre dans une société qui réfute toute responsabilité de la victime, mais le bourreau et la victime sont bel et bien complices dans le maintien de leur schéma commun. Je ne le rappellerai jamais assez : l'un n'existe pas sans l'autre. Face sombre et face lumière d'une seule et même pièce. Ceci est évidemment une construction inconsciente, et on ne peut pas dire à une victime qu'elle s'est volontairement  mise dans une telle situation, ni qu'elle a choisi de revivre une même situation à répétition. La réalité est plus subtile que ça.

 

Quand arrive le sauveur...

Passons maintenant de la dualité à la trialité - notre spécialité à la culture du Trois. Reconnaissons le troisième larron qui consolide ce lien bourreau-victime, et complétons ainsi le triangle infernal identifié naguère par Stephen Karpman. Il s'agit du pernicieux sauveur, celui qui ne peut s'empêcher de rectifier toute injustice, qu'on le lui demande ou non. Sauveur qui se retrouve bien souvent, à son corps défendant, dans le rôle du bouc émissaire.

 

 

Le sauveur ne supporte pas l'existence, ni de la victime, ni du persécuteur. En fait, lui non plus ne pourrait admettre la réalité du bourreau et de la victime en lui-même. Il se met donc à combattre ces réalités à l'extérieur de lui. Il est, lui aussi, coincé dans la dualité. Ce qu'il ne voit pas en lui, il le voit à l'extérieur, chez autrui, et s'évertue à mener ce combat dans ce monde présumé extérieur à lui. Avec comme résultat qu'il ne cesse d'attirer à lui ces mêmes situations qu'il combat. Car "si, découvrant dans le miroir la saleté de notre visage nous entreprenons de laver le miroir, quand bien même nous frotterions pendant des années avec force savon et abondance d'eau, rien n'y ferait, pas la moindre saleté ni la moindre tache ne disparaîtrait du reflet" (Bokar Rimpotché).

 

Autant le sauveur cherche à éradiquer l'existence de la victime et du bourreau de la surface du monde, autant lui-même fait l'objet de sentiments très partagés de la part de ces deux "rôles". Prenons une situation banale pour illustrer ce propos : imaginez une situation de violence conjugale (parfois le partage des rôles est réciproque, chaque "victime" s'érigeant en même temps en "bourreau" de l'autre). Alerté par les voisins, le sauveur policier débarque... et se fait agresser par le couple soudain uni contre le sauveur. C'est ainsi que ledit sauveur se retrouve dans la peau du bouc émissaire.

Si le sauveur est perçu comme "le bon", il sera accueilli à bras ouvert et gardera son statut de sauveur. S'il est perçu comme "le mauvais", il ramassera lui-même les coups. Parfois à sa plus grande surprise, car lui aussi - comme ses deux partenaires dans le triangle infernal - il se considère "être dans le juste". Ceci est autant vrai dans nos vies quotidiennes que dans les grandes questions de politique internationale. Il suffit de réfléchir à certaines situations de guerres actuelles, et de voir ce qu'il se passe avec les tiers qui cherchent à intervenir pour rétablir la situation. Que le sauveur soit "bon" ou "mauvais" est uniquement un point de vue. Il est sauveur, point barre.

 

Le schéma initié par Stephen Karpman trouve donc application à un niveau individuel, autant qu'à un niveau collectif. A lui seul, il peut aider à comprendre des phénomènes majeurs de société actifs parfois depuis des siècles. Il suffit de garder à l'esprit que la mise en lumière d'un seul de ces trois rôles est une indication, un "top du iceberg" en quelque sorte, de l'existence du triangle.

 

L'exemple du pervers narcissique...

Etudions, à titre d'exemple, le battage médiatique autour du pervers narcissique, qui est un "cas école" de bourreau/persécuteur. Les livres et articles abondent en tous sens pour le décrire et développer une riposte envers lui (la plus préconisée étant la fuite). Les analyses proposées par ces articles sont généralement intelligentes et bien documentées. L'intention n'est pas ici de mettre à mal ces études, bien au contraire, mais - tout simplement - de chercher à compléter le triangle.

Force est de constater que :

  1. Il y a un immense flux de littérature d'avertissement anti-pervers narcissique, alors que celui-ci ne représente que 2 à 3% de la population, ce qui peut avoir un effet tout aussi pervers de "chasse aux sorcières" (ou plutôt aux sorciers) dans laquelle on finit par "identifier" des pervers narcissiques un peu n'importe où et n'importe quand, quand en fait on cherche à "casser du bourreau" pour se justifier en tant que victime,
  2. 99% des articles décrivent le pervers narcissique comme étant, presque par définition, un homme. Très rares sont les articles qui abordent courageusement le pervers narcissique au féminin, et qui le font avec la même intelligence que la majorité des articles consacrés au pervers masculin.

L'équation est simple à faire :

  1. Si le pervers narcissique est par définition un homme, la victime est par définition une femme.
  2. Si la chasse au pervers narcissique minoritaire est tellement généralisée, c'est une indication que la base de victimisation féminine est (au moins) aussi vaste que l'intérêt porté au sujet.

Or, que savons-nous de la condition de la femme, et du féminin en général (y compris de Gaïa notre terre-mère) ? Que celle-ci a été foulée du pied par un patriarcat plus que costaud depuis deux millénaires ou plus, et que c'est depuis moins d'un siècle que la situation commence tout doucement à se redresser. L'amertume collective du féminin n'est pas encore guérie.  

 

Le pervers narcissique est-il un bourreau, un persécuteur ? Pris à un niveau individuel, en regardant chaque individu  - homme ou femme - qui représente ses caractéristiques comme décrites un peu partout, oui absolument, c'est un bourreau. Mais en tant qu'icône négative, ne serait-il pas plutôt la tête de turc, le bouc émissaire idéal sur lequel canaliser et/ou décharger le raz-la-patate millénaire du féminin contre l'oppression masculine ?

Et maintenant... comment sortir du triangle infernal ?

Mon enseignant-chamane nous disait : "Il ne s'agit pas d'en sortir, il faut rentrer dedans". Eh oui, pour sortir de ce triangle infernal, il faut rentrer dedans, vraiment vraiment rentrer dedans. Nous devons reconnaître à quel point c'est l'entièreté du triangle qui nous habite.

Nous sommes plus que victime, nous sommes également notre propre bourreau et sauveur.

Nous sommes plus que bourreau, nous sommes également notre propre victime et sauveur.

Nous sommes plus que sauveur, nous sommes également notre propre victime et bourreau.

Alors, après avoir osé regarder (parce qu'il en faut, du courage !) cette réalité incontournable dans les yeux, après avoir cessé de projeter sur autrui l'inacceptable en nous-même, après avoir baissé les armes, alors seulement nous aurons une chance de nous en libérer.

Alors, nous aurons la conscience et la vigilance d'arrêter de jouer le jeu de ceux qui sont encore prisonniers du système.

Et alors, nous aurons - peut-être pour la première fois - l'opportunité de comprendre tout le positif de la culture du Trois.


Merci pour votre lecture, pour votre présence, et pour vos commentaires ci-dessous.

François.

 

 


Partagez vos commentaires :

Commentaires : 8
  • #8

    François De Kock (vendredi, 18 novembre 2016 12:00)

    Merci tout le monde pour ces riches commentaires publiés et à venir. Ceux-ci m’inspirent à dire un bref mot à propos de mon propre vécu de ce triangle très particulier. Si je n’ai publié cet article « que » maintenant alors que je fais de l’accompagnement depuis 25 ans, c’est parce que je n’avais pas encore fait le tour de la question jusque-là. Je suis en effet moi-même un ancien « bouc émissaire » converti, autant à un niveau personnel qu’au niveau de la société, et je vous confirme à quel point cela demande du temps et du travail déjà pour arriver à comprendre ce qui se passe, pour rassembler toutes les pièces du puzzle, pour creuser le sujet jusqu’au trognon, et pour ensuite seulement pouvoir le délaisser. Pour ma part, je n’ai fui aucune de ces situations, aussi hard fussent-elles, car je n’y ai trouvé que des occasions de grandir.

    J’avais une autre raison de retarder l’écriture de cet article que je considère comme fondamental : avant de finaliser ma compréhension de l’ombre des relations triangulaires, il me fallait également avancer dans sa version lumière emplie d’amour, de conscience, d’efficacité et surtout de fluidité. Le « triangle infernal » n’est qu’une des formes relationnelles – parmi les plus négatives possibles – de la vaste dynamique du Trois. Si cet article vous a intéressé, j’en profite donc pour vous inviter à découvrir l’entièreté de la présente section de mon site consacrée à « La culture du Trois ». Tout un monde à découvrir….

    On dit que les braconniers font les meilleurs garde-chasses et qu’on n’apprend pas à un vieux singe à faire des grimaces. Je connais maintenant ce sujet sur le bout des doigts, et j’espère humblement que mon article (voire toute la Culture du Trois) vous aidera à prendre quelques raccourcis vers une heureuse résolution. Je suis également à votre disposition pour vous accompagner professionnellement à ce sujet, si le coeur vous en dit. Car oui : comment révéler notre plein potentiel en étant encore englué dans des relations limitatives ?

    Merci, de tout cœur, pour votre présence et pour vos commentaires.

    François.

  • #7

    Thérèse Lemaire (jeudi, 17 novembre 2016 15:24)

    Merci François. Super mais pour rentrer vraiment dedans c'est autre chose. Dur, dur de prendre conscience et d'accepter mais c'est pour une libération après

  • #6

    Micheline (jeudi, 17 novembre 2016)

    Personne ne peut comprendre ce que c'est de vivre avec un pervers narcissique il faut vivre une telle énergie pour ne pas banaliser un pervers narcissique François

  • #5

    Thierry (jeudi, 17 novembre 2016 07:56)

    Excellent. Merci François.
    C'est clair que plus la conscience de notre responsabilité de ce qui nous arrive sera aiguisée moins il y aura de conflit.
    Ne cherchant pas à intervenir, n'ayant pas d'ambition particulière pour sauver untel, parce je reconnais sa responsabilité et donc sa capacité à corriger le tir par lui-même, etc.

  • #4

    Claude (jeudi, 17 novembre 2016 06:39)

    Bonjour
    J'ai eu une relation avec un partenaire qui voulait absolument me "sauver" en se mêlant de mes affaires et surtout quand je ne lui demandais rien, et au bout d'un moment, peut-être lorsqu'il a réalisé que je n'obtempérerais pas, il s'est transformé en bourreau et est devenu hyper agressif, provoquant des scènes. Cela a fini par une rupture, bien sûr !!
    Alors, me suis-je non intentionnellement présentée comme une victime ? Car je n'en ai pas l'impression !!

  • #3

    Sabine (jeudi, 17 novembre 2016 02:51)

    Merci pour cet article aussi complet que puissant.

  • #2

    Yannick (mercredi, 16 novembre 2016 16:17)

    Merci François pour cet article fondamental.
    Pour passer depuis... toujours? d'un triangle à l'autre dans les différents rôles et en prendre seulement conscience depuis quelques mois, je valide entièrement (pour moi) la nécessité absolue de "plonger dedans" et faire le tour de la question pour faire (définitivement?) exploser le triangle central du déni. Et ne plus craindre l'arrivée d'un troisième quel qu'il soit. Sans en faire à nouveau un sauveur qui nous sortira de la dualité...

  • #1

    Blanche (mercredi, 16 novembre 2016 14:13)

    Merci pour l'invitation au questionnement.. aussi difficile que cela puisse être parfois.